1 – Le goût des miettes

1 – Le goût des miettes

* Prénoms d’emprunt

La pizza coûte l’équivalent de trois heures de travail payé au SMIC — c’est presque par décence que je ne mange pas quand je joue en Suisse. Mon estomac en est déjà aux dernières phases de digestion du déjeuner quand j’arrive au Casino Barrière de Montreux. Julien*, au poker, me dit qu’une deuxième table de 1/2 ouvre dans une quinzaine de minutes. Je m’en réjouis : avec sa capacité de croupiers très limitée, cette room m’a habitué à des temps d’attente qui peuvent varier entre trente minutes et deux heures et demi pour avoir une place. Nous sommes dimanche, le casino est plus calme en fin de week-end.

Je suis dans le fumoir pour boire un café en même temps que je fume une cigarette. La télévision suisse fait état de la situation à Bruxelles, des quelques serveurs prédateurs qui agiraient impunément dans des bars du Cimetière d’Ixelles, quartier que je fréquentais de très près lorsque j’étudiais à Bruxelles. Je tâte mon café, il est toujours chaud. Tobias*, un joueur d’une trentaine d’années que j’ai assez souvent affronté pour qu’une affinité se crée, arrive dans le fumoir. On se salue et parlons jeu rapidement ; sa table est passive et cela lui va bien. Il s’exprime dans un français parfait bien que marqué par un accent suisse allemand. Je me réjouis qu’il soit déjà assis : je ne le trouverai pas parmi les joueurs à ma table, lui qui a plus ou moins rôdé mon style loose/agressif et a pris l’habitude de me punir avec de nombreux 3-bets.

Mon téléphone sonne et un numéro suisse s’affiche sur l’écran fracturé. Je décroche et Julien m’informe que la table est ouverte ; je finis mon café rapidement et le rejoins, tire la place numéro 6, et vais m’asseoir.

La session démarre alors que j’observe les profils qui m’entourent. À ma droite, quelques joueurs que j’ai déjà affrontés au cours des dernières semaines : sérieux et disciplinés, ils sont du genre lisible et prévisible tant ils s’accrochent à une méthode qu’ils trouvent optimale et que je connais à peu près. Après eux, trois joueurs que je ne connais pas : l’un d’entre eux jouait shortstack en 5/5 en attendant sa place ici ; les deux suivants ont l’air d’être des débutants, même si l’un approche les cinquante années d’âge — la façon dont ils regardent leurs cartes me confirmera cette impression. Puis, tout juste sur ma gauche, Rafa*. Rafa attend impatiemment sa place en 5/5 et demande même l’ouverture d’une table de 5/10. Chauve, la trentaine et portugais, il ne parle pas français et s’exprime dans un anglais approximatif ; il porte un survêtement designer Givenchy sur le haut du corps, et cave en tendant un billet de 1000 francs au croupier pour une cave maximale de 500 francs en jetons. Rafa est un highroller, comme j’en ai rarement vu.

— Cinq ans que j’ai pas joué en 1/2 ! annonce Rafa en regardant ses cartes, en anglais toujours.

J’apporte pour ma part 300 francs à la table, ma cave standard pour jouer avec 150 blindes de profondeur.

Après que je couche ma première poubelle de la soirée, Rafa fixe à 20 francs le droit d’aller voir un flop. Pour cette première main, c’est la grosse blinde, short stack, qui fera barrage en relançant à tapis pour une centaine de francs. Un call facile, pour lui ; et une fois les cinq cartes communes dévoilées, il jette ses cartes en même temps que son adversaire montre A-K, pour une paire d’as.

— J’avais paire de dames… murmure-t-il en regardant ce qui reste de son tapis.

Le joueur qui vient de prendre le pot acquiesce, mais ne sait pas dire plus que « Nice hand » pour répondre en anglais, gêné ; jusqu’à ce que Rafa lève la tête, grand sourire affiché :

— Je rigole, ah ! J’avais 3 et 4, piques.

Nous le découvrons alors ; et aucun d’entre nous ne sait encore s’il faut le croire sur parole.

Avec Julien, qui est croupier à notre table, les deux discutent d’organiser des parties plus grosses que de la simple 5/5 ou 5/10.

— Je pensais, une fois par semaine, on vous invite, vous et quelques autres, on vous offre le repas, on fait venir des musiciens éventuellement, puis vous jouez en 10/25 ? Ça vous irait ?

— Ouais, ouais, en 25/50, même. Je jouais avec des mecs hier, 25/50 !

Combien d’heures de jeu faudrait-il que je joue, en gagnant ce que je gagne, pour me permettre de jouer de telles limites ? Les quelques 5/5 ou même les 2/4 à Genève, je ne peux pas me les permettre — est-ce la faute à un bankroll management trop stricte, ou bien à des dépenses trop fréquentes ? Il me faut plus de sous, c’est la seule solution. C’est l’un de mes objectifs, de fréquenter ces parties et y empocher les gains conséquents qui s’y joignent ; et compter les heures ne me mènera nulle part. Jouer, et gagner, c’est la seule solution.

♠    ♣  

Je jouerai mon premier coup contre Rafa quelques mains plus tard, depuis la grosse blinde. Straddle à 4 francs à ma gauche par Rafa lui-même, et tout le monde couchera jusqu’à la small blind, ce professeur sérieux que j’évoquais, avec son jeu ni passif ni agressif, mais optimal. Il paie les 4 francs sans relancer, et je découvre

A 8♣.

Je relance à 18 francs : parmi 3 joueurs restants dont un qui n’a pas jugé sa main digne d’être relancée, j’ai souvent l’avantage, et une telle pression directement fera déjà coucher bien des mains qui pourraient profiter d’un flop. Le highroller défend son straddle ; le professeur couche sa main. Nous sommes deux à voir le flop, pour un pot de 40 francs.

3 8♠ Q♣

— Vingt ? interroge le highroller avec enthousiasme, avant que j’aie le temps de réfléchir à mon arbre de possibilités.

Ma paire de huit est assez souvent la meilleure main, et je parle en premier : «Vingt-cinq,» je lui réponds avec le sourire, et je mise. Snap-call — il avait déjà les jetons en main.

— Cinquante à la turn ? Il me demande avec le même entrain.

— Ça dépend de ce qui sort.

(3 8♠ Q♣)- 5

Je check, et il mise cinquante francs comme annoncé. Je commence à comprendre que c’est un homme de parole. Un call facile pour moi, sachant qu’il joue à peu près any 2 — je n’oublie pas qu’avant tout il défend son straddle dans cette main.

(38♠ Q♣- 5)- 5♠

Check à nouveau de ma part, en partie pour le laisser bluffer, en partie parce que je ne supporterai pas de me faire relancer ici. Il a beaucoup de combos de tirages suite ratés qui pourraient vouloir voler le pot ; des any 2 qui feraient pareil.

Sympathiquement, il m’épargne tout mal de tête : « C’est pour toi, tu gagnes, » admet-il en checkant. Je montre mon jeu et étonné, et il remet ses cartes au croupier.

— Bon joueur ! As et huit, dépareillés, raise hors de position, bon joueur !

— Merci, merci, je répond sous le couvert de l’humour.

Le jeu se calme un temps. Toute la table, même les débutants, n’a d’yeux que pour Rafa — les coups sans lui se finissent vite et calmement. Moi, il semble qu’il n’ait pas apprécié ma relance avec mon A-8, et il s’assurera que je ne recommence pas en 3-bettant chacune de mes relances préflop. Une fois, il montrera J-6 dépareillé après que je folde face à son 3-bet à 60 francs contre mon open à 8 francs. Je retiens et resserre mon jeu.

J’ouvre peu de temps après

4♣ 4.

Je relance en milieu de parole. 3-bet à 55 francs du highroller. L’action me revient, et candidement je lui demande s’il paierait un tapis.

— Oui.

Il est impassible et ne ment sûrement pas. Je gagne contre une main aléatoire environ 52% du temps. Si la lune est pleine il pourrait avoir une main comme K-2 ou A-3, contre laquelle je suis un large favori. Tapis, donc, 320 francs.

Je suis payé par 10-8 dépareillé, qui touche un huit tandis que ma main ne s’améliore pas.

— Crazy all-in ! me lance-t-il alors qu’il pensait avoir perdu sur ce board qui affichait deux as et une dame autour du huit.

— Toi aussi, je lui confie.  

Les deux joueurs sérieux à ma droite s’exclament à la vue des cartes avec lesquelles le highroller a payé, comme s’il venait de commettre une horreur indescriptible.

— C’est un call immonde ! lui dit le plus jeune des deux, énervé à ma place comme si c’était sa manière de compatir.

— Non, moi j’ai bien aimé ! je renchéris en prenant la défense de Rafa.

Jamais je ne tirerai à pile ou face pour 300 francs. Jamais je ne m’arrête aux tables de roulette ou au blackjack, même lors des longues attentes lorsque tous les sièges sont occupés dans la room. Les jeux de hasard ne sont pas pour moi. Mais ici, je joue au poker. Je sais que je suis devant, même si je ne le suis que d’un petit pourcentage. C’était une jolie main, dans la mesure où chacun des participants avaient accompli ce qu’il cherchait à accomplir. Les deux joueurs aux visions théoriques continueront à ressasser la main de manière interminable, explorant les statistiques de chacun dans le coup et plaignant le sort pour moi,  commentant un coup dont ils n’avaient pas compris l’essence.

J’ai joué, et j’ai perdu. À aucun moment je ne misais mon tapis avec la certitude de gagner le coup : c’était clair, le highroller m’avait dit qu’il payerait, sans aucune considération pour ses cartes. Ce qui était plus important que le simple coup, c’était que le highroller m’avait vu jouer. Il savait maintenant que je jouais. Comme lui, avec lui. Que je n’étais pas de ceux qui, amusés ou confus devant son jeu, ne pensaient qu’à l’attraper avec leur éventuelle paire d’as ou de rois.

Je veux jouer, pour gagner de l’argent, même si pour ça je dois en perdre. J’ai faim, et sur la table il y a les miettes de son portefeuille, les centaines de francs qui ne sont pour lui que des dixièmes à la vue de ses billets de 1000 francs. Si je peux les arracher facilement, je ne passerai pas par quatre chemins. Alors je sors 300 nouveaux francs de mon portefeuille et je recave, prêt à faire cracher mon portefeuille comme je fais cracher le moteur de ma Citroën lorsque je course une Porsche sur l’autoroute. Nous pouvons continuer.

En plusieurs mains je réalise que 300 francs, tout compte fait, ça ne suffit pas. Ses relances à 50 se font chères, il me faut plus de jetons pour que je puisse espérer les payer sans me handicaper. Il me reste 150 francs, et je les ajoute sur la table. Mon dernier chargeur pour aujourd’hui ; il pèse 450 balles.

Après deux semaines de run-good incroyable, je réalise en voyant l’intérieur de mon portefeuille vide qu’aujourd’hui pourrait sonner le glas de cette longue ascension — mais ça ne change rien, je suis prêt à jouer. 750 francs ne représentent que deux buy-ins ; et j’ai gagné au cours des deux dernières semaines assez d’argent pour couvrir les frais de carrossier pour ma voiture, qui sera bientôt prête pour la contre-visite au centre de contrôle technique.

C’est là l’une de mes préoccupations principales ces temps-ci ; et j’ai gagné les sous qu’il me fallait pour m’en occuper. La vie est belle, et à table l’assiette est pleine pour que je me serve. Si le poker, où chance et aptitudes se confondent, m’offre la possibilité de gagner 450 francs en une décision qui sera profitable sur le long terme, c’est une décision que je prendrai. Même si demain ou après-demain, je le serai peut-être, aujourd’hui je ne suis pas à ça près.

Quelques tours de tables se passent sans que je ne touche de jeu. À mon amusement, Rafa a cracké les as du plus jeune des deux joueurs ultra-rationalistes à ma droite.

Les deux joueurs, en heads-up, sont partis à tapis sur le flop suivant, avec les cartes suivantes :

K♣ 7 vs. AA♠

Flop : 6♠ 108♣

Le 9 à la rivière ébranla le jeune joueur en amenant sa quinte au highroller ; ce dernier ramassa le pot, sans s’excuser de bouleverser les espérances de son adversaire et sa certitude de gagner parce qu’il avait les as en main. C’est le risque — il y a toujours un risque.

Quelques mains plus tard, je me réveille enfin avec une main forte au bouton :

A♣ Q.

Je relance à 8 francs, et comme il m’y a habitué désormais je fais face à un 3-bet du highroller, à 41 francs.  Je 4-bet à 112 francs ; il paie. Pot à 227 francs, flop :

K♣ 7♣ 5♣.

Il check, je mise 90 francs, prêt à partir à tapis contre toutes ses mains.

Il relance all-in et je paie sans soucis, en sachant qu’il pourrait avoir n’importe quel tirage que je bats — la dame de trèfle, des tirages suite — ou bien une simple paire de 5 ou de 7. S’il a un roi et que ma main ne s’améliore pas, c’est la vie. Trèfle à la turn ; je gagne le pot de 730 francs en montrant mon as de trèfle. Il s’incline et ne montre pas ses cartes.

Mon tapis a grossi, le sien a régressé, mais toujours il joue 350 francs environ. Le goût des miettes me plaît ; j’ai toujours faim, et j’allais pouvoir me servir de nouveau dès la main suivante.

Le highroller, maintenant au bouton, opte pour un Mississipi à 20 francs, soit le maximum. Une option au bouton qui lui permet de clore l’action préflop. Tout le monde se couche, personne n’osant payer 20 francs avec ses cartes. Au cutoff, j’ouvre

AK♣.

Je domine à peu près toutes les mains de mon adversaire qui doit encore parler après moi. Si je relance, il me 3-bettera, j’irai à tapis. Si je call, il relancera, et j’irai à tapis. Si j’envoie tapis directement, peut-être qu’il couchera, mais souvent je serai payé par une main pire que la mienne, m’offrant 65% de chances en moyenne de gagner 350 francs. Un bénéfice brute. J’envoie la boîte.

— Je paie dark, si tu as les as, bien joué.

Je me demande pourquoi je fus surpris par sa réaction. A-K contre J-3, donc, avec un valet à la turn, qui envoie le pot de 700 francs dans sa direction.

Indignés par le call dark, par le bad beat, et par ma « poisse », les joueurs à ma droite commentaient ridiculement le coup qui venait de se jouer, tandis que je n’en pensais rien. J’avais joué de nouveau, et perdu une seconde fois sur les trois gros coups joués ce soir. J’étais redescendu à une cave de 305 francs — rien de grave.

Il est 20h30, et les dîners commencent à se servir aux joueurs qui ont commandé. Les deux joueurs à ma droite partagent une pizza copieuse. Le highroller à ma gauche se fait plaisir avec un énorme hamburger accompagné d’une salade et d’un verre de vin rouge. Il lâche au serveur l’équivalent de 30 francs de pourboire en jetons. Quant à moi, mes yeux sont rivés sur le tapis de jeu — j’ai seulement faim de cartes et de jetons.

J’ai faim, horriblement faim. La table de 5/10 se prépare à ouvrir juste à côté, ce qui signifiera le départ du highroller. Il faut que je joue avant qu’il ne s’en aille. Les trois joueurs autour de moi se gavent, mangent sans retenue entre les rounds de mises, tandis que je m’affame. Q 8♠ au hijack ? J’ai faim, mais je refuse de croquer dans une pomme empoisonnée. Ce n’est pas une main pour faire face au highroller, alors je serre les dents et passe.

À côté le croupier s’installe, et les joueurs en liste d’attente tirent chacun leur place. En un coup de vent, le highroller s’en va — et son départ siphonne l’âme de la table, condamnée à se calmer à partir de maintenant. Son burger l’a régalé, et il tend au serveur qui ramasse son assiette un nouveau jeton de 25 francs en guise de pourboire. Je le vois sortir deux nouveaux billets de 1000 francs pour les tendre au croupier sur sa nouvelle table. Il va jouer les véritables mets là-bas ; je n’ai d’autre choix, en me retournant vers ma table, que d’essayer de savourer le goût des miettes qui restent ici.

♠   ♣  

Le rythme à la table est de retour à la normale : une majorité de joueurs passifs, dont un short stack, qui ne relancent que leurs meilleures mains préflop ; deux joueurs serrés et agressifs, plus ou moins lisibles et pas si problématiques au vu du pourcentage de mains qu’ils jouent ; et un joueur bien armé en jetons qui joue plus sporadiquement un jeu passif — il avait notamment montré 24à un showdown après avoir payé une relance en milieu de parole.

Maintenant que je n’avais plus à faire face à un 3-bet automatique directement sur ma gauche, je pus moi aussi retrouver mon style de jeu normal, gagnant dans ces parties, loose et agressif : de fortes relances difficiles à payer par-dessus les limpers dès que j’ouvre un semblant de main jouable ;  une défense de 75% de mes mains en grosse blinde, qu’elle se caractérise par un 3-bet préflop ou par une line agressive postflop ; une range polarisée de 3-bets depuis les positions les moins jouables ; une inclinaison à jouer le maximum de mains au bouton.

Le gamble du jeu de hasard qu’est le poker s’est amoindri. La table a perdu de son énergie : maintenant, les risques sont faibles, fréquents, et les gains réguliers. Les très gros pots se font rares dans une telle dynamique : le jeu est timide et même la perte d’un gros pot se compense par les six petits pots suivants facilement gagnés.

Il est 22 heures. Le highroller semble s’amuser à la table de 5/5, où il y a plus de conversation. Il y joue son jeu normal, parmi des joueurs comme lui, là pour jouer. Des joueurs comme moi, si j’avais les moyens de joueur à leur table. De mon côté, j’ai fait grimper mon stack de 300 francs à 500 francs en jetons grâce au peu de résistance à laquelle mon agression fait face depuis une heure. C’était une heure sans encombre, facile, où les flops ne touchaient que très peu mes adversaires.

Encore 999 heures comme celle-ci, pensais-je, et je pourrais rejoindre le highroller à sa table en 5/10, pour jouer avec lui ; je pourrais peut-être même le suivre en 10/25 ou en 25/50 après plusieurs milliers d’heures de jeu comme celle-ci, qui sait.

En attendant,  dans la main à venir, les miettes se feraient bien plus difficiles à ramasser.

Straddle à 4 francs du short stack. Call du joueur UTG. J’ouvre au bouton

K♣ K♠.

Je relance à 15 francs — un peu moins cher que je miserais d’ordinaire étant donné l’option et le call, car j’aimerais me faire payer au moins une fois.

Le joueur en small blind, qui me couvre, décide de me 3-bet à 55 francs : il s’agit du joueur moins méthodique, qui pouvait retourner des jeux étonnants dans certaines situations. Cependant, c’était là son premier 3-bet aujourd’hui. L’action me revient et je connais la range à laquelle je fais face : J-J et toutes les paires supérieures, A-K et A-Q. Je n’ai à avoir peur que de six combos de paire d’as parmi toutes ces mains. Avec le reste, il paiera un 4-bet ou partira à tapis. Je décide donc de 4-bet à 127 francs, prêt à payer un all-in si j’y fais face ; après une hésitation qui m’a l’air authentique, mon adversaire se décide à simplement call. Le pot fait 265 francs, le flop :

9♣ 10 Q♣

Il check. Il reste à mon stack une somme de 370 francs, et je fais face ici à un spot moins confortable que d’habitude. Avec mon roi de trèfle et la dame de trèfle sur le board, mon adversaire ne peut avoir aucun tirage trèfle. Si je mise, A-K risque de coucher tant je suis face-up sur KK ou AA. A-Q paiera peut-être une fois mais il est possible que cette main trouve un fold même au flop. Les seules mains restantes sont  Q-Q et J-J : 6 combos de J-J et 3 de Q-Q. Q-Q relancera à tapis 100% du temps, et j’estime que J-J relancera à tapis 33% du temps. Je peux donc miser en espérant être en value sur A-Q ou J-J, et face à une relance le cas échéant je paierai avec une équité d’environ 40%.

J’exécute ma mise de 120 francs, et fais face à une relance instantanée pour mon tapis. Je suis donc face à Q-Q, main contre laquelle je joue les valets et les rois pour une équité de 25%, ou face à J-J, dans quel cas je joue n’importe quelles cartes qui ne sont ni un roi ni un huit pour une équité de 75%. A-K ou A-Q ne sont plus des mains possibles ici pour mon adversaire. Il m’incombe de rajouter 250 francs pour en gagner 755 — un call obligatoire si je maintiens que J-J est une main qui pourrait relancer à tapis de la même manière que Q-Q ici ; et je le maintiens.

Tapis payé, ma main ne s’améliore pas, et mon adversaire montre Q-Q pour un brelan de dames. Un coup à 500 francs ; mon portefeuille vidé, je n’ai d’autre choix que de me lever, ramasser ma veste et m’en aller en saluant les joueurs détendus qui observaient silencieusement.

Une soirée à 750 francs ; je m’en vais en jetant un dernier coup d’œil au highroller à sa table. En plein coup, il ne me prête aucune attention. Rien de grave — encore mille-et-une heures comme celle-ci, à me gaver des miettes partout où je peux les ramasser, et je pourrais le rejoindre, passer à table pour de vrai, pour jouer avec lui.

♠  ♦  ♣  

Dans le froid de l’automne suisse, j’ai cinq minutes de marche jusqu’à ma voiture que j’ai peiné à garer : aujourd’hui se tenait le marché de Noël dans cette ville étroite qu’est Montreux, radine les jours de fête en places de parking à la manière des grandes métropoles.

Elle n’a pas bougé, ma Citroën XM, youngtimer aux allures de Hot Wheelz que je collectionnais plus jeune. La rouille est toujours là sur les bas de caisse — elle ne le sera plus pour longtemps. Dans la nuit embrumée je regagne l’autoroute. Le compteur de vitesse est toujours hors-service — il risque de le rester longtemps. Ce n’est pas un défaut que remarquent facilement les divers contrôleurs qui ne verront l’intérieur de la voiture seulement lorsqu’elle est à l’arrêt.

Mon heure de route s’ajoute à toutes les autres, qui représentent le coût le plus important de mon occupation : l’essence. Les parties de 1/2 se font effectivement rare en Suisse, où le salaire minimum avoisine les 4000 francs par mois. Moi, c’est jusqu’en France que je rentre.

Je n’ai toujours pas mangé, mais je me réjouis des restes de linguines à la sauce provençale qu’il me reste du déjeuner. À mon arrivée à 23h30, bien plus tôt que d’ordinaire, il ne me restera alors qu’à jouer à Gran Turismo ; et à apprécier le goût des miettes.

Dans Le Seum D'Un Semi-Pro

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s