2 – Le coup de chance

2 – Le coup de chance

* Prénoms d’emprunt

Mai 2021

Il suffit peut-être d’un seul coup de chance pour mettre la machine en route.

Le bon annonceur, celui qui trouvera dans les quelques lignes de ma candidature un attrait qu’aucun autre jusqu’à présent n’a vu. La bonne annonce, peut-être, qui me motivera plus que la perspective de rédiger cinquante articles descriptifs d’EHPAD. La bonne rencontre éventuellement, un commerçant ou un indépendant qui m’offrirait l’opportunité de réécrire les contenus de son site.  

Ces jours-ci je bois du café du matin jusqu’à la tombée de la nuit ; je ne trouve même plus le temps de me brosser les canines. Nous sommes vendredi. Sept jours précisément depuis le non-renouvellement de mon contrat à La Poste, où je travaillais comme facteur. Mon auto-entreprise — qui devait me permettre de gagner mon pain avec une occupation que j’aime, l’écriture — connaît un dur démarrage. Marqué par la sourde oreille de mes prospects et par la masse compétitive que représentent mes compères, le domaine de la rédaction web ne m’ouvre pas aussi facilement ses portes que je l’espérais. Il faut néanmoins que je continue à envoyer mes candidatures comme tant de bouteilles à la mer. C’est la seule manière.

Il faut faire. J’ai fait des études, je n’ai pas aimé. J’ai fait de l’intérim, puis facteur, et je n’ai pas aimé. Tout ce que je veux, c’est faire quelque chose que j’aime. C’est là déjà une maturité : il y avait un temps où je ne voulais rien faire.

Alors que je navigue entre les nombreuses annonces d’entreprises qui recherchent un rédacteur, j’apprends en consultant mon téléphone que mes amis veulent d’annuler la partie de ce soir. Sur des tables improvisées avec un tapis en néoprène vert, large de 3 mètres pour 2 mètres de longueur et que nous n’avons jamais découpé, nos parties de cash game en 0.05/0.10€ se font coutumières ces derniers temps. C’est ce que nous avions prévu pour aujourd’hui mais certains ne seront pas disponibles ; et l’envie de jouer, même pour de si petites sommes, me reste au travers de la gorge.

C’est l’une de ces choses que j’aime faire, le poker. Seulement, ça ne rapporte pas d’argent. Mes résultats en ligne me laissent poliment comprendre que mon niveau est, au mieux, moyen. Je ne me sens pas tant dépassé, pourtant : ma lecture peut se faire judicieuse, je sais calculer les différentes côtes, et j’ai lu deux livres théoriques qui m’ont appris beaucoup de choses. Non, de mon point de vue, le problème provient surtout du fait qu’en jouant seul face à mon écran les émotions terminent systématiquement par prendre le dessus. Tant de frustration et de furie pour quelques euros seulement ont fini par m’écœurer du projet de cultiver ma bankroll en ligne.

En revanche, le jeu demeure dans mon esprit et l’idée d’une visite au casino de Montreux ne m’a jamais quitté depuis que je ne travaille plus à La Poste. De réputation, le poker live est bien plus facile qu’en ligne, et les sommes jouées pourraient assurer des gains plus satisfaisants qu’en micro-limites — des gains qui seraient aussi sûrement plus immédiats que dans la rédaction web. En fin de semaine, j’imagine le casino fréquenté par ses meilleurs clients : des hommes d’affaires venant poser leurs primes sur la table, ou de jeunes hommes saouls qui dilapident au poker les sommes fraîchement gagnées au blackjack ou à la roulette. Il n’y a qu’un pas qui me sépare de ce chemin dont j’ignore où il pourrait mener — ah, indécision ! quand tu nous tiens : je pensais avoir embarqué déjà sur le bateau des rédacteurs web, et voilà qu’après une semaine à peine je suis séduit par ce nouveau navire qui s’impose sur ma trajectoire.

Il suffit peut-être d’un seul coup de chance pour mettre la machine en route.

Nous sommes vendredi. Il est 15 heures. J’en ai parlé à Anto*, un ami qui devait venir jouer ce soir, et il semble excité par l’idée d’aller jouer au casino, pour le plaisir.

J’ai pu tirer quelques économies de mes trois mois chez La Poste. En plus de cela, je conjugue mon statut d’auto-entrepreneur avec le statut de demandeur d’emploi chez Pôle Emploi, ce qui signifie que je toucherai bientôt les allocations chômage. Je ne peux pas me permettre d’investir une trop grande portion de mon capital dans ma bankroll — mais en prévision des allocations du mois prochain, je décide de dédier huit-cent euros à cette tentative. En 1/2, cela fait quatre caves de deux-cent euros. Un trop-plein de poisse pourrait facilement consumer de si modestes fonds, c’est le risque que je devrai prendre. Dans ma bataille contre le cours des choses, ces huit-cent euros seront mon fer lance. Avec, je ferai ce que je peux, pour prendre le large vers un horizon que je ne discerne pas encore.

Pour ces premières brasses je tiens à me préparer au mieux. Je me suis levé tôt ce matin et la fatigue ne tardera pas à doucement infiltrer mon état : pour prévenir ce mal je dispose de cachets de modafinil. Ce n’est pas pour autant que j’ai l’habitude d’en prendre. Je m’en étais procurés il y a quelques mois, quand je voulais enrayer la fatigue colossale qui succédait à chacune de mes journées de facteur — le but était de pouvoir jouer en ligne de longues heures pendant les soirées. J’en ai fait l’expérience une fois, pas deux. À dire vrai, j’espérais sans me l’avouer que ces médicaments m’aident à taire mes émotions pendant que je joue, pour que colère et frustration laissent la place en entier à un rationalisme concentré. Seulement, si le modafinil permet de se découvrir une endurance mentale pour des tâches répétitives, il ne sert en aucun cas de psychologue ; et les émotions demeurent.

Dans un casino, entouré d’autres joueurs même inconnus, je suis confiant que je sais mieux me contenir que devant mon écran, tard le soir, seul. Aujourd’hui, ce sont la concentration et l’endurance qu’apporte un demi-cachet de Modafinil qui pourront m’être utile. Les effets secondaires sont rares et négligeables, les risques d’addictions quasi-nuls. Cela me permettra de tasser un peu plus les chances en ma faveur, je l’espère. Je ne peux pas risquer pour cette première fois au casino que mon attention se dissipe, ou que je devienne somnolent au bout de quelques heures de jeu — pas si ce sont là des paramètres sur lesquels je peux influer.

Il est 16 heures 30. L’idéal serait d’arriver au casino en même temps qu’ouvre la room de poker, à 18 heures. Le code vestimentaire n’ayant pas l’air stricte, je m’épargne une kyrielle de considérations stylistiques. Je sors de ma vulgaire garde-robe un simple t-shirt noir, uniforme, que je couvre d’un survêtement Adidas. Je choisis de l’accompagner de mes jeans les plus propres, une paire Napapijri aux traits larges ; et pour finir, mes baskets habituelles. Deux coups de déodorant et je m’en vais, d’abord récupérer Anto chez lui.

Je le vois embarquer habillé d’un costume trois pièces, assorti à d’élégants mocassins — il s’assied en faisant attention à ne pas plier sa veste sous ses fesses. Je distingue des airs soigneusement parfumés se faufiler dans la caisse avec lui.

— Bien vu, ça te fera une belle image à la table, je lui reconnais.
Nous avons un peu plus d’une heure de route le long du lac Léman, en une fin d’après-midi ensoleillée qui nous épargne étonnamment de tout trafic.

Tandis que nous nous rapprochons du casino, Anto s’alarme en repensant au style de jeu lunatique qu’il emploie dans nos parties, mais qui risque de lui coûter cher à une table de 1/2.

— Je commence à me sentir en danger…

♠  ♦  ♣  

La voiture est garée au sous-sol et les escaliers tapissés de rouge nous guident jusqu’à l’entrée. On nous demande à chacun de créer une carte membre, puis l’on nous souhaite une bonne soirée. Ce n’est pas ma première fois dans un casino, et je sais que la salle de poker et les machines à sous ne se situent généralement pas dans le même endroit. Mes yeux parcourent la salle à la recherche des croupiers, mes oreilles tentent de discerner le bruit de jetons qui se mélangent ; et rapidement j’aperçois un panneau indiquant d’une flèche la poker room, en haut des escaliers.

Là-haut, l’intérieur de la grande salle est parée de rideaux rouges, et j’avance vers les tables comme un taureau agité, prêt à foncer dans le mur. Le modafinil canalise toute ma nervosité ; en contrepartie, mes mains sont moites au possible.

Il est 18 heures 30, nous arrivons juste à temps pour être assis directement à une table qui s’apprête à ouvrir. Mes instincts différencient les joueurs qui semblent dangereux des autres ; aux premiers abords notre table m’apparaît d’abord inoffensive. Sur cinq joueurs, trois ont l’âge de mon père environ. Propres sur eux, ils sont réservés et se tiennent droits derrière leurs airs guindés. Les deux derniers sont plus jeunes, habillés de tenues adaptées pour la guérilla qu’est le poker : pulls à capuche, jogging, et l’un porte une casquette. L’autre s’appelle Lilian*, assis à la droite d’Anto. On le remarque rapidement pour son humour, sa propension à commenter tous les coups auxquels il participe et à bavarder en dehors. Un joueur averti, très serré post-flop, et agréable humainement à jouer.

Je passe une première heure quasiment sans action : je défends difficilement mes grosses blindes et ne trouve que des mains injouables dans les autres positions. Je suis intentionnellement sélectif dans les mains que je joue. Pour cette première fois au casino, où je joue des sommes relativement importantes, j’essaie de ne pas trop dévier des ranges que j’essaie d’appliquer lorsque je joue en ligne. Je peux néanmoins observer la dynamique qui s’instaure à table. Les jeunes joueurs ne jouent pas beaucoup plus de mains que moi, ils relancent préflop et semblent méthodiques ensuite. Les joueurs plus âgés se montrent cordiaux avant le flop car ils veulent le voir à moindre coût, à moins qu’ils aient parmi les meilleures mains — Anto s’invite à leurs côtés, pour qu’une fois le flop sorti il puisse s’agiter avec une agressivité audacieuse en rencontrant très peu de résistance. Ses premiers coups se déroulent bien : ses adversaires n’ont pas encore idée de quel monstre se dresse face à eux.  

Pour ma première main jouable, j’ouvre

A♠ J

au bouton. Lilian a relancé en début de parole à huit francs. Pendant cette dernière heure il n’avait pas joué beaucoup de mains non plus, mais j’avais repéré que même avec l’initiative il s’était incliné rapidement postflop dans un coup contre Anto.

Ma main est forte, mais en payant simplement je m’expose à des situations compliquées par la suite, risquant de facilement coucher la meilleure main. Je n’ai pas encore joué une main de mon initiative donc en sur-relançant ici j’ai de fortes chances de me faire respecter, que ce soit préflop ou postflop. Je 3-bet à 25 francs, et Lilian est le seul à payer. Le flop vient :

Q5♠ 9.

Lilian check, et je me décide à miser environ 55% du pot — pas trop cher, mais suffisante pour faire coucher tout un tas de mains. Je sens qu’avec des petites et moyennes paires Lilian aura déjà du mal à payer. Si je me fais relancer, ça sera un fold facile. Je mise 32 francs, je suis payé. Turn :

(Q5♠ 9)- K

Une très bonne carte pour que je continue à bluffer. À moins qu’il aie J-T, K-Q ou A-K qui aurait float, ce roi fera coucher énormément de mains qu’il pourrait avoir ici. Potentiellement toutes les pocket pairs qui auraient continué au flop, et peut-être même quelques dames. Dans les cas où je me fais payer, je joue les dix et probablement les as, ce qui n’est pas négligeable. Le pot est gros de 117 francs. Je mise 85 francs pour faire coucher le plus de dames possible. Je me rends compte seulement après qu’en cas de call la rivière sera injouable : j’avais un peu moins de 200 francs en jeton au début de la main, et il ne m’en restait plus qu’une soixantaine après cette dernière mise.

Il faut donc que mon adversaire couche maintenant. J’écarquille mes yeux dont les pupilles fixent sans âme le pot ; décontracte mes doigts étendus sur le tapis de jeu ; le masque obligatoire cache ma bouche mais je m’applique tout de même à relâcher ma mâchoire. Les plus affûtés auront reconnu que ma dégaine bénigne s’inspire sans honte de celle de Tom Dwan lors des parties de High Stakes Poker.

Je peux relaxer mon expression quand Lilian couche finalement — il en profite pour commenter avec humour ma posture inanimée :

— Ouais tu fais peur là, j’ai pas envie de jouer avec toi, ah ! Même dans la rue j’ai pas envie de te croiser !

Le masque que je porte cache mon visage mais sa réplique me fait bien sourire : Anto et Lilian discutent depuis tout à l’heure, et alors qu’en les écoutant j’avais l’impression de participer à leur conversation, je me rends tout juste compte que je n’ai pas prononcé un mot de tout ce temps. Ma fibre sociale est réduite à néant— sûrement par le modafinil qui porte ses fruits, me dis-je. Néanmoins j’ai gagné mon premier pot au casino, et mon stack s’est engraissé d’une cinquantaine de francs. Je suis prêt à continuer à cette allure.

Après quelques tours de tables paisibles, une main vient où je joue contre Anto. En début de parole, je relance

AK

et Anto défend sa grosse blinde : nous sommes heads-up. Flop :

5A♣ 6.

Anto donkbet pour 10 francs sur ce board hauteur as. Son agression trouve une réponse dans ma relance directement, à 35 francs. S’il a une main, elle est sûrement moins forte que la mienne, qui est parmi les meilleures possibles sur ce board. S’il a un tirage, il ne le couchera pas si facilement. Il paie, et la turn :

(5A♣ 6)- 7.

Il check. Le pot fait 87 francs. J’estime qu’assez souvent encore je peux me faire payer par des mains pires que la mienne : 8-7 est le tirage le plus probable qui aurait misé au flop, et jouit maintenant d’une paire ; je suis devant tous les as simples ; les seules mains qui devraient m’inquiéter sont les doubles paires ou les brelans qui ne sont qu’une minorité dans la range très large de mon adversaire. Je mise 60 francs, et Anto en un éclair annonce tapis. Désarroi : sa range s’est considérablement restreinte avec cette action : 5-6 ? 6-7 ? 8-9 ? A-7 ? Ce spot s’est rapidement compliqué, et même avec mon kicker roi je ne suis plus sûr d’avoir la meilleure main. Cependant, je me souviens que je joue contre Anto ; je me souviens de notre historique, et surtout de tous les showdowns incompréhensibles dont je fus témoins par le passé. Je ne peux simplement pas coucher une main aussi forte que A-K ici — si je suis vaincu, tant pis. Je trouve un call et mets l’entièreté de mon tapis à risque. La rivière :

(5A♣ 6– 7)- J.

Showdown : Anto montre, peu confiant,

A8.

Overvalue ou semi-bluff de sa part, je n’en sais trop rien ; le croupier pousse vers moi la masse de jetons et Anto conserve une trentaine de francs grâce aux pots précédents qu’il avait récoltés. Lilian et les autres joueurs semblent prendre une note mentale du coup qui vient de se dérouler.

Rapidement, Anto écoule la fin de son tapis en touchant une deuxième paire après avoir checké sa grosse blinde — quelqu’un d’autre avait top paire.

— Tu sais ce qu’il te reste à faire maintenant, ouais ? Tu vas au distributeur et tu retires ! ironise Lilian.

Depuis le début de la soirée, les deux ont appris à se connaître et à s’apprécier en bataillant pour de nombreux pots en heads-up. Et en effet, Anto n’en a pas fini pour ce soir : il se lève pour aller rechercher des munitions, et je quitte la table en même temps, profiter de ce temps mort pour aller fumer un joint de CBD.

Je l’ai roulé avant de partir de chez moi, donc nous avons juste à sortir et devant l’entrée du casino j’allume le bout, sans m’inquiéter pour l’odeur car le produit est légal. Anto est avec moi et nous débriefons grossièrement sur nos impressions de la table et nos ressentis sur la session. Il me confie qu’il a su voler des pots avec des mains horribles à des moments où même moi je ne l’aurais pas cru en bluff, et nous nous accordons sur la facilité de jouer contre les adversaires les plus passifs. Nous ne sommes pas sur les table Winamax, où la plupart des regfish s’obstinent à maintenir à 15% leur taux de 3-bet comme s’ils n’avaient pas compris que c’est contre la baleine de la table que l’argent se fait le plus facilement. Ici, on ne se frotte que très peu aux joueurs les plus problématiques qui sélectionnent les mains qu’ils jouent avec rigueur.

Le joint se consume rapidement : les effets du modafinil sont à leur pic et je compte sur le CBD pour retrouver une présence d’esprit non précipitée.

Nous nous séparons en rentrant. Anto se dirige vers le distributeur au rez-de-chaussée et je regagne la salle de poker. En me rasseyant, je compte mon tapis. J’ai presque doublé mon buy-in : que demander de mieux pour une première tentative au casino ? Avec plus de profondeur, je m’autorise à jouer une range plus large. Je call avec davantage de mains spéculatives au bouton ; postflop, je chasses les côtes implicites que m’amèneraient des tirages backdoors. En une heure environ sans toucher, j’ai accumulé de nombreuses petites pertes pour une centaine de francs. Anto est lui aussi revenu et il joue maintenant un jeu plus maîtrisé, peut-être de peur que son style ait été trop exposé lors des derniers showdowns.

Après quelques petits pots récupérés grâce à de simples mises de continuation au flop, je suis amené à la main suivante. Je suis en small blinde, il y a une option à 4 francs deux places à ma gauche. Tout le monde couche jusqu’à Lilian, au cutoff, qui relance à 13 francs. Le bouton, joueur âgé et passif, call ; je décide de call avec

A♣ 2♣,

et le joueur UTG défend son option. Ce call préflop n’est pas parmi les plus recommandés ; mais avec ma profondeur et pensant que postflop le jeu serait calme, les perspectives ne semblaient pas si mauvaises. Vient le flop, pour un pot de 54 francs :

108♠ 2.

La table check jusqu’à Lilian, qui mise 19 francs. Le bouton call, et je décide moi aussi de call — un très mauvais call, principalement motivé par le souhait de voir tomber un as ou un deux à la turn. Lilian, d’habitude passif postflop, mise dans trois joueurs, et un autre a call : je peux conclure que ma petite paire n’est presque jamais la main gagnante ; il n’y a pas un trèfle à l’horizon ; et en plus de ça, je suis hors de position. Mes seules solutions par la suite seront de toucher un as ou un 2, de bluffer ou d’abandonner. UTG cède son option, et nous sommes trois à voir une turn :

(108♠ 2)- 7♣.

Une très mauvaise turn : à la moindre mise, j’abandonne cette main.Check. Suivi de check, check. La rivière m’est offerte :

(108♠ 2– 7♣)- 7.

Cela devient intéressant : c’était à ma surprise que personne ne se décide à miser la turn. Je n’ai pas touché mon as ou mon deux, mais je peux tenter ma chance de remporter le pot en bluffant ici. N’importe lequel de mes deux adversaires pourrait avoir touché sa couleur ; ou le sept à la turn ; mais ils pourraient tout autant avoir d’autres mains et être incapables de payer une mise après ces checks turns.  A-8, A-10, J-10, 10-9, 9-8, 9-9, 6-6 — combien oseraient payer une grosse mise ici, avec les carreaux qui sont rentrés ? Avec les tirages quintes au flop qui ont touché brelan ?  Voyons voir cela : je mise 88 francs dans un pot de 111.

Lilian doit parler après moi, et le trouble l’envahit. Ma mise ne lui plaît pas et son langage corporel le fait savoir sans retenue ; plus encore, il n’aime pas le fait que le bouton ait encore son mot à dire après lui. Il m’observe ponctuellement ; sa tête attirée vers le tapis de jeu comme s’il en étudiait la matière, il est presque affalé sur la table. Je reprends mes airs de Tom Dwan, un peu plus transpirants que tout à l’heure car c’est là mon deuxième bluff contre la même personne.

Au bout du compte Lilian relâche ses cartes, défait par l’hésitation qui l’a vaincu. Après lui, instant-fold du bouton, silencieux.

— Alors ? Refait ? m’interroge Lilian, curieux au possible de connaître mon jeu.

Je ne peux pas résister : mon premier grand bluff est passé et j’en suis fier. Je jette mes cartes face-haute et le dégoût s’empare de Lilian — il élaborera avec précision les raisons derrière son fold en me congratulant, lui qui ne voulait pas croire à un bluff ici. Un nouveau pot juteux dans ma direction.

La suite se déroule pour moi sans embrouille aucune. J’ai acquis à la table une réputation de joueur féroce, et les folds des adversaires sont fréquents devant mes mises. La chance du débutant, me dis-je, qu’aucun d’eux ne touche trop alors que j’abuse tant de mon initiative quand je fais suivre presque toutes mes relances préflop d’une mise automatique au flop.

Anto mène une vie rude, en revanche ; malgré quelques pots gagnés, il est loin d’avoir remonté la pente de son premier buy-in perdu.

Sa frustration s’empire alors qu’il perd des petits coups, et en l’observant je me rends compte que le temps s’écoule pour moi très lentement. Cela fait quelques tours de table que je n’ouvre aucun jeu jouable, et l’ennui s’accumule en force vers les coups de minuit. Le modafinil n’a pas la vertu de retirer toute notion du temps lorsque l’on est en attente constante du prochain coup ; et quand l’envie de retourner dehors pour fumer un joint me gagne, je propose à Anto d’en rester là pour aujourd’hui. Au vu de l’heure et demie de route qui nous attend, cela lui convient ; nous n’avons pas non plus mangé, et partir maintenant nous laissera le temps d’attraper un fast-food sur la route.

Le croupier nous échange rapidement nos piles de jetons en quelques uns seulement de grosses valeurs, et nous prenons congé de la table. En entendant que nous venons de loin, Lilian nous félicite pour notre bravoure à faire autant de route pour une partie de poker.

— Au moins pour toi c’est rentable ! il rigole en me regardant.

Je ris avec lui et lui souhaite une bonne fin de partie, faute de savoir improviser des mots plus originaux. Je suis inexplicablement pressé de rentrer — il s’agit peut-être de l’inconsciente envie de sécuriser les bénéfices de cette première session,  avant que la fortune ne revienne sur sa décision de m’épargner de ses caprices.

Sur le retour, sortis de cet établissement où le temps n’existe plus, nous retrouvons la nuit et Anto s’endort rapidement sous le faible éclairage des étoiles. Intimidé par la menace d’amendes hors de prix, je nous conduis chez nous en me pliant aux limites de vitesse. Mes yeux à moi sont toujours grand ouverts. Sous les derniers rayons du modafinil, je pourrais encore conduire longtemps. Toute la nuit s’il le fallait, en écoutant les morceaux cathartiques de KAS:ST rythmer le trajet depuis les enceintes.

Il suffit peut-être d’un seul coup de chance pour mettre la machine en route.

C’était celui-ci, le coup de chance ? Je pense à la suite, à retourner au casino pendant le week-end. Je doute qu’Anto se propose à nouveau de m’accompagner — ça ne fait rien, la chaleur de l’été à venir me suffira.

L’ancre est levée. La mer est hautement agitée devant moi, et aucun horizon étincelant ne s’est rapproché d’un pied après ce soir. Néanmoins les vagues ne m’alarment aucunement, et l’éventualité d’un naufrage me paraît bien lointaine. Sur le navire je réussis à trouver une minuscule cabine, et je pressens que je dormirai dedans paisiblement.

Dans Le Seum D'Un Semi-Pro

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