3 – Routine & anarchie

3 – Routine & anarchie

* Prénoms d’emprunt

Cette nuit n’était pas parmi les plus calmes pour mon sommeil. Il est 11 heures 30 quand je me réveille naturellement, et j’ai au moins pu dormir huit heures, c’est le principal. En enfilant mes chaussettes, je découvre sur ma cheville gauche une plaie qui m’irrite au moindre contact. Une croûte commence déjà à se former — à quand cette blessure remonte-t-elle ? Quelle en fut la cause ? Je ne sais pas répondre : les pieds couverts d’ordinaire, il ne me semble pas avoir traversé de champ de ronces récemment. Tant pis. Je range mon pied dans ma chaussette quand même, et sûrement je trouverai la réponse dans la journée si la question continue de me turlupiner.

Comme hier, la journée se fera courte entre mon réveil et mon départ pour Montreux. Nous sommes dimanche et je m’apprête à conclure cette fin de semaine où j’ai presque travaillé à plein-temps. J’ai été jouer à Lausanne jeudi, en 1/2. 60 kilomètres à l’aller et encore au retour pour gagner 180 francs ; parti de chez moi vers 19 heures, je suis rentré à 2 heures 30 et me suis couché vers 3 heures.

Le lendemain j’ai été à Lausanne encore, dans un autre endroit où l’on jouait en 1/1. Parti de chez moi à 17 heures 45, j’ai joué cinq heures et suis parti en même temps que la room fermait, à 1 heure du matin, perdant de 100 francs. Au lit à 2 heures 30.

Hier fut une journée plus longue que les précédentes : la room du casino de Montreux, à 90 kilomètres de chez moi, ouvre ses portes à 16 heures et j’y arrivai juste après l’ouverture pour éviter de passer trop de temps en liste d’attente. Parti de chez moi a 14 heures 45, la circulation était absurdement ralentie à cause d’un accident sur l’autoroute ; j’ai donc joué six heures après deux heures d’attente, et suis parti de Montreux à 1 heure 30 avec un bénéfice de 230 francs. Chez moi à 2 heures 45, au lit à 3 heures 30. J’ai oublié de dîner.

Aujourd’hui, réveil à 11 heures 30 et départ prévu à 15 heures 15 : le dimanche, les tables de poker se font moins désirer et même la première peut mettre jusqu’à une heure à ouvrir avant que six joueurs ne se présentent.

Je suis en train de boire ma deuxième tasse de café quand sonnent les coups de midi. Je n’ai malheureusement plus de biscuits pour mon petit-déjeuner donc je compense en mettant davantage de sucre dans mon café ; j’attendrai une heure ou deux pour manger.

Le soleil tombe à pic pour rayonner à travers ma fenêtre, jetant ses lueurs sur mes murs en même temps que les sons californiens les font vibrer. Je passe un temps à dénicher des morceaux de G-funk pour les télécharger et les ajouter à ma playlist dédiée,  pour capturer l’énergie et le groove qui suffisent à vitaliser les longs trajets jusqu’au casino.

Sur mon bureau je rapproche vers moi le plateau en carton sur lequel je range tous les ingrédients pour rouler un joint, et sur lequel les miettes séchées de ces derniers jours s’accumulent, se multiplient presque. C’est de la CBD que je roule, à mes yeux préférable à l’herbe normale, agrémentée de THC et qui sert de cheval de Troie pour toute une myriade d’effets psychoactifs que je ne tolère plus. Vêtu de mon manteau, je continue mon écoute d’un rappeur de Long Beach à la fenêtre de ma chambre, vulnérable à la froideur de l’hiver pendant que je fume.

Je suis de nouveau dans mon lit à 13 heures, non pas pour siester mais pour résoudre quelques nonogrammes et quelques killer sudokus dans le plus grand des conforts. Les ventres creux de la journée où l’ennui montre le bout de son nez sont facilement comblés par ces puzzles, plus vertueux et moins polluants pour l’esprit que les réseaux sociaux, je suppose. Des algorithmes logiques supportent mon raisonnement pour chaque case que je remplis, rien n’est laissé au hasard et je m’évertue à battre mes records de vitesse. Tous les jours, trois quarts d’heure par jour en moyenne, répartis à différents moments de la journée, depuis peut-être des années maintenant — de quoi rendre jalouses mes tentatives d’exercer un sport physique sur une longue durée.

J’enchaîne avec une douche avant de me faire à manger ; puis j’achève mon déjeuner avec un nouveau café. Il est maintenant 14 heures 45, et j’attaque cette dernière demi-heure où je n’aime rien faire tant l’heure de départ me fixe du coin de l’œil. Je n’ai pas le temps de jouer à Yakuza 0, à peine le temps de regarder un épisode de Jojo’s, ni le temps de réviser mon espagnol sérieusement. Je me résigne à survoler une des dernières sorties de rap francophone ; et rapidement il est l’heure.

Je mets des vêtements plus citadins et prends la route. En partant je remercie le soleil qui brille ; grâce à ses rayons chaleureux ma voiture ne peine pas tant à démarrer. Il ne fait malgré tout pas assez chaud pour rouler fenêtres ouvertes — les chants de Nate Dogg n’ambianceront que moi sur le chemin jusqu’à l’autoroute. Tant pis pour les nombreux promeneurs ou simples piétons qui abonderont sur les trottoirs en cette radieuse fin de week-end.

Cela dit, Nate Dogg se fera entendre par d’autres : je fais monter deux jeunes auto-stoppeuses — elles me diront qu’elles sont au collège — qui se dirigent vers Ferney-Voltaire, la ville frontalière que je traverse pour arriver en Suisse. Je les accueille avec fierté à bord de ma berline : les enceintes sont neuves, les sièges confortables, et l’intérieur de la voiture est à peu près rangé — hormis une pile de CV jamais distribués qui traînent sur la banquette arrière. J’atteins sans tarder leur destination et les dépose pendant qu’elles me remercient.  

— Ça sera à vous de prendre les gens en stop quand vous aurez une voiture ! je les préviens.

Au feu rouge après les avoir déposées, je me dis qu’il était peut-être précipité de leur faire cette remarque, elles qui conduiront dans trois ans au minimum. Peu importe : il faudra bien qu’elles réalisent que tout est cyclique dans la vie, les boucles se bouclent et à un moment ou un autre il faut redonner ce que l’on a pris — c’est de l’alchimie.

La route se fait facile et agréable en Suisse, rapide même. J’arrive à Montreux en avance, et en marchant jusqu’au casino je me souffle quelques rappels basiques par rapport à mon jeu. Des rappels stratégiques : je pense aux mains à problèmes les plus récurrentes qui demandent toujours un peu de réflexion, au moins lorsque l’on s’impose de prendre en compte les profils adverses. A-J dépareillé, UTG+2 après une relance UTG : Dans quel cas call ? Dans quel cas 3-bet ? Après une amassée de calls, J-7 suité, check ou squeeze depuis la grosse blinde ?

Je me rends compte que je n’ai presque pas pensé au poker de la journée ; pourtant je suis là, à 90 kilomètres de chez moi, prêt à jouer.

Nous nous marchons presque dessus avec un autre joueur qui arrive au guichet de poker à la même heure que moi exactement. Julien* nous accueille en faisant signe à un croupier de mettre en place une table qui n’attendait qu’un joueur pour ouvrir.

Il compose numéro après numéro depuis le téléphone sur son comptoir, et peu à peu les joueurs se ramènent. Nous sommes sept, et je reconnais un seul de mes adversaires, Luzlim*. J’ai joué une fois contre lui, à une partie privée à Lausanne il y a une ou deux semaines, et sa coupe de cheveux a vraisemblablement marqué ma mémoire car c’est grâce à elle que je l’ai directement reconnu aujourd’hui. De long cheveux qui ondulent vers l’arrière comme s’ils étaient gominés, pourtant en faisant face à des décisions difficiles en jouant, j’avais remarqué son habitude de se décoiffer avec frénésie, pour qu’ensuite sa chevelure, de sa propre initiative, retrouve sa lisseur magiquement en se rabattant vers l’arrière. Âgé peut-être de quelques années de plus que moi, il avait fait preuve de bonnes lectures et d’une agression maîtrisée, pas aussi timide que celle d’autres jeunes joueurs que j’ai pu croiser : un bon joueur, en bref, assis en face de moi.

Les cinq autres joueurs semblent aujourd’hui plus combatifs que d’ordinaire : ils n’ont pour la plupart sûrement pas la trentaine, et seulement un homme de la cinquantaine est assis deux places à ma droite pour équilibrer le tout avec son jeu qui devrait être plus passif que les autres.  

Le ton est au repos quand la partie démarre. Les batailles pour des masses de jetons ne viennent pas tout de suite ; je joue quelques mains sans que rien de trop hors-du-commun ne se passe. J’ai dû abandonner un pot ou deux lors de cette demi-heure ; quelques check/folds au flop depuis ma grosse blinde ; et quelques pots aussi que j’ai ramassés en faisant suite à ma relance préflop. Mon tapis stagne mais j’use de ces premiers instants de la partie pour repérer les tendances de mes adversaires.

La table est silencieuse la plupart du temps. Les joueurs ont l’air d’être des tempéraments attentifs, qui ne s’étendent pas beaucoup socialement — et je ne fais pas exception. J’essaie malgré tout d’afficher sur mon visage une légèreté sûre d’elle-même pour montrer que je suis disponible à toute communication, et non pas atteint d’un pesante sériosité. Mais rien n’y fait : on entend peu de blagues, les interactions sont courtes et ponctuelles, et le croupier est le seul qui fait un effort tangible pour rendre l’expérience un peu plus interactive pour tout le monde.

Le jeu du plus âgé d’entre nous est conforme à mes attentes : il cherche à voir des flops avec ses pires mains sans jamais les relancer ; puis il ne relancera qu’en ayant touché deux paires ou mieux.

Parmi les joueurs restants, l’un se démarque grâce à un air plus grave mais aussi plus cordial : assis sur ma droite, il semble connaître le croupier et Julien depuis quelques temps et leur parle familièrement ; il est habillé dans des couleurs sombres, avec un pull à capuche et des airpods dans les oreilles ; et son bras est recouvert d’un tatouage imposant par ses dimensions et sa qualité.

Les trois derniers joueurs ont à peu près le même âge que Luzlim. Celui assis juste à ma gauche fait preuve d’un bon degré d’agression et sa volonté d’en découdre pour les jetons est flagrante. Pourtant je perçois pendant ses coups un certain inconfort difficile à décrire :  après avoir misé, il a tendance à se tourner vers son adversaire en le regardant comme s’il se demandait authentiquement comment celui-ci allait réagir — j’en conclus que l’anticipation n’est pas son point fort.

Les deux derniers joueurs ont un jeu bien plus amateur : ils relancent peu préflop malgré le nombre de mains qu’ils jouent, paient fréquemment depuis les pires positions et couchent énormément de mains postflop. La table est finalement plus jouable, ou plus rentable, que je l’imaginais en m’asseyant.

Je joue au moins une main digne d’intérêt pendant cette première heure tranquille. J’ouvre au bouton :

Q♠ 10♠.

Il y a option à la table à 4 francs. Avant moi tout le monde s’est couché, et je relance à 13 francs. Le jeune joueur agressif que je découvre encore call depuis la small blinde, et les deux derniers joueurs se couchent rapidement leur tour venu.  Le flop :

Q 52♠.

Le joueur en SB check et je décide de miser très petit pour me faire payer par un maximum de hauteurs : si mon adversaire a une dame, je suis forcément battu étant donné la range de mains qui paierait préflop depuis la small blinde. S’il n’a pas de dame, ce qui est largement plus probable, je suis loin devant et je n’ai qu’à avoir peur d’un roi ou d’un as à la turn, soit deux cartes sur treize. Je mise 9 francs dans un pot de 32 francs, en laissant volontairement transpirer une hésitation factice avant de saisir mes jetons.

Mon adversaire ne tergiverse pas longtemps avant de relancer à 30 francs. Un call facile contre ce joueur agressif, chez qui les mains qui relanceraient en value ici se compte sur le pouce et l’index : 5-5 et 2-2 — même A-Q ne s’aventureraient pas aussi aisément à relancer car je pourrais potentiellement détenir A-A ou K-K ici. En revanche, avec un tas d’autres mains qui ont du potentiel avec des tirages backdoors ou des overcards, il aurait pu voir dans ma mise puante de faiblesse l’opportunité de me voler le pot directement. J-10peut-être ? 8♠-7♠, A-4? Je call et la turn vient :

(Q52♠)- 9.

Une bonne carte pour moi : elle ne change rien à ses mains qui sont en value, mais c’est une carte qui va donner de l’équité à de nombreux bluffs qu’il aurait pu relancer au flop. S’il mise, je suis à peu de choses près obligé de payer. La décision est d’autant plus facile que mon adversaire décide de miser 35 francs seulement dans un pots de 92 francs. River :

(Q52♠- 9)-  8♠.

Le pot fait 162 francs et je me réjouis de jouer cette river avec la position sur mon adversaire ; pour autant je n’aime pas cette carte qui fait rentrer quelques quintes. L’indécision me saisit alors que je fais face à une ultime mise de 105 francs de la part de mon adversaire. Il ne me reste qu’à réfléchir ; en terme de combos, quatre fois J-10 suités, quatre fois 7-6 suités font huit combos seulement de quintes. Il faut que je me souvienne du profil de mon adversaire, qui s’était montré agressif à plusieurs reprises déjà — aucune de ses grosses mises n’avait été suivie d’un showdown cependant. En réfléchissant je tente de l’observer, et rapidement toutes les considérations mathématiques, de combos et de côtes, déguerpissent de mon raisonnement. Mon adversaire n’est pas un simple pseudonyme avec quelques pixels en guise d’avatar. Il n’est pas non plus un mannequin de cire, et surtout il n’est pas immobile. Ses bras sont agités, font des va-et-viens horizontaux devant lui comme s’ils nettoyaient le tapis. Je continue à l’observer attentivement pour essayer de voir s’il s’agit là d’excitation ou de nervosité et quelque chose d’intéressant se produit quand il s’en rend compte.

Son gobelet vide est posé sur l’extrémité de la table, presque au contact de son torse ; et une fois qu’il sent mon regard, mon adversaire replie ses bras de manière à ce qu’en balayant la table il renverse par inadvertance son gobelet.

Je suis maintenant confiant de pouvoir laisser les mathématiques de côté pour ma décision dans ce coup. Comme dirait Nietzche, le ver se recroqueville quand il a peur : ici, quand il a remarqué qu’il se faisait passer au crible, les bras du joueur ont fui vers la forteresse qu’est son corps, et le gobelet tombé puis rapidement ramassé en est le témoignage. Je call, et le jeune joueur me félicite en jetant ses cartes dans le muck. Je ramasse un pot de 353 francs après que le croupier prenne la part de l’établissement.

Les quarts d’heure semblent s’accélérer : les jeux se désinhibent et plus d’action se découvre sur la table, mais pas pour moi. Je suis forcé de coucher énormément préflop simplement parce que je ne touche pas de cartes. Dommage : des gros pots se construisent, les jetons se négocient et changent de tapis à grande allure. Mon tour viendra ; et effectivement après une longue sécheresse le croupier m’offre un oasis presque trop frais. UTG, j’ouvre

AA.

Je relance à neuf francs et ma mise enclenche une série de folds automatiques, jusqu’au joueur en grosse blinde qui attend le dernier moment pour regarder ses cartes — et elles semblent susciter chez lui un grand intérêt. C’est là le joueur tatoué que j’évoquais tout à l’heure, qui semble jouir d’une certaine ancienneté au casino, et qui depuis le début joue un jeu très tight mais d’autant plus agressif : il avait remporté des coups sans showdowns, à l’issue desquels j’étais incapable de déchiffrer sa main après qu’il ait mis ses adversaires dans des positions plus que difficiles.

Là, face à ma relance UTG, il décide de sur-relancer à 29 francs. Sur le coup j’ai du mal à déterminer les mains avec lesquelles il pourrait se décider de 3-bet en bluff. Est-ce qu’il paiera un 4-bet avec elles si je relance ? J’aimerais gagner un maximum de jetons dans cette main ; donc sans réfléchir plus que cela, en m’imaginant que je pourrais avoir des bluffs que jouerais ainsi, je 4-bet à 75 francs. Mon adversaire avec ses airs de joueur professionnel paie ma relance et nous voyons un flop :

4♣ J♣ 8.

Il check en premier. J’ai à mon avis un value-bet facile : pour payer, il peut avoir beaucoup de valets, beaucoup de paires de dames, A♣-K♣ ou quelques autres tirages flush.  Je mise environ demi-pot : 78 francs, sans avoir de véritable plan pour la turn — j’imagine qu’un trèfle me calmera. Avant d’en arriver là, mon adversaire recule grassement dans son siège et ne cache pas ses troubles et ses hésitations face à la décision qu’il doit prendre. Il a pourtant fait preuve d’une contenance exemplaire ces deux dernières heures. Il semble torturé : en arrière sur sa chaise, il finit par s’allonger sur la tables et étend ses bras comme s’il s’étirait.

— Je suis près de faire un gros fold, là… me confie-t-il.

Je ne réagis pas et fixe le flop en enfermant toute vie à l’intérieur de mon corps, loin de mon regard, pour sembler aussi inanimé qu’un mannequin dans une boutique de vêtements.   

Sa frustration prend voix et il jette ses cartes en les pointant du doigts :

— J’ai fait un gros fold, là ! …

Il attend une réaction, et j’essaie de ne pas trop afficher ma déception — je remarque que tous les autres joueurs sont anormalement curieux de savoir aussi ce que j’avais.

— T’avais les as ? les rois ? un autre des jeunes joueurs me demande.

Je ne réponds pas, mais j’entends toujours mon voisin de gauche articuler son incertitude par rapport au choix qu’il vient de faire.

— T’as fait un bon fold si t’avais le valet, je lui dis avec un ton qui pourrait laisser croire que je bluffais.

— J’ai les dames, moi !

Comment ? Il a couché les dames contre un c-bet sur un flop hauteur valet ?

Je trouve sa frustration trop authentique pour douter de la véracité de ses propos, et instinctivement je le crois sur parole ; sans lui dire ma main, je lui confie qu’il a effectivement fait un gros fold, bien trop gros à mon goût. J’ajoute tout de même pour le flatter que je connais beaucoup de joueurs qui auraient perdu tout leur tapis ici.

— Mais oui ! Tout le monde à cette table ! Mais je te vois coucher depuis tout à l’heure, puis d’un coup t’envoie des parpaings ! Je suis obligé de respecter…

Ce n’est pas tant du respect pour ma qualité de joueur de poker qu’il démontre ici — je ne bluffe jamais dans un tel spot ? Il aurait au moins pu payer une fois… C’est maintenant moi qui suis frustré de ne pas avoir pu extraire plus de value de cette rencontre. Je ferai de mon mieux pour être en bluff la prochaine fois qu’il veut s’essayer à coucher une aussi grosse main.

En fin de soirée, les tapis sont plus gros, les conversations plus soutenues, et les joueurs plus joueurs. J’ai joué peu de gros pots ce soir, et alors que nous approchons 1 heure du matin je commence à réfléchir à quitter la table. En même temps, Luzlim qui s’est fait relativement discret ce soir annonce son dernier tour de table.

— T’es au casino, t’as pas besoin d’annoncer ! lui jette le joueur tatoué.

— Ouais, bah j’annonce quand même, répond-il en jetant un regard au croupier pour le prévenir lui au moins — mais ce dernier aussi l’ignorera à peu près.

En revanche c’est le sort qui lui sourit en retour : une main plus tard, il gagne un pot généreux en touchant brelan avec 5-5 ; juste après il gagne un nouveau pot en dominant son adversaire avec K-Q contre K-J sur un board hauteur roi. Vient son avant-dernière main. Je suis en big blinde, avec un tapis de 365 francs, et j’ouvre

Q♣ 9♠.

UTG paie la blinde ; Luzlim au cutoff relance à 6 francs. Le bouton, la small blinde, moi-même et UTG payons. Nous somme cinq joueurs au flop, pour un pot de 30 francs :

J♠ 6♠ Q.

Check, check de ma part, check. La parole revient à Luzlim qui fait une grosse mise de 27 francs. Le bouton et la SB se couchent et je ne peux que payer. UTG couche donc nous ne somme plus que deux à voir une turn :

(J♠ 6♠ Q)- 5.

Je check et Luzlim mise de nouveau, 43 francs dans 84. Je ne peux pas coucher ma top paire tout de suite : Luzlim est de ces joueurs agressifs qui n’hésitent pas à double-barrell en bluff. Je reconsidérerai mes options à la rivière :

(J♠ 6♠ Q– 5)- K♠.

Cette carte me laisse mitigé : plusieurs scénarios se profilent avec cette overcard qui fait rentrer la flush. Je décide nonobstant de checker : si possible, j’aimerais remporter ce pot de 170 francs sans plus de complications avec ma simple paire de dames. Le croupier se tourne vers Luzlim, et ce dernier décide de miser petit, 50 francs, avec sa mine stoïque et confiante.

Il est difficile pour moi de payer ici, mais la main n’est pas pour autant terminée. Cette petite mise peut représenter tout un tas de mains chez Luzlim, mais parmi elles j’imagine très peu de bluffs, qui auraient sûrement misé plus cher pour maximiser leur fold equity. Puis-je me fier au size de sa mise ? Mon instinct me souffle que je suis contre A-K, K-10, K-Q ou Q-J. Parfois A-10 ou 10-9 peut-être, et hormis ces combos qui donnent quinte, j’arrive à la conclusion que beaucoup des mains qu’il mise en thin value ici ne pourront pas payer une relance considérable— je m’amuse à croire que même une quinte pourrait folder. J’ai le 9 de pique qui bloque quelques flushs et quelques quintes, avec la dame de trèfle qui bloque notamment K-Q, Q-J ; mais ces informations ne m’aident pas tant dans mon raisonnement. Je me décide. Après une réflexion que j’ai fait durer avec une face inerte, je relance à 210 francs. Un peu plus de quatre fois sa mise, pour un pot qui faisait 220 francs avant ma relance. 210 pour gagner 220, le risk/reward me paraît correct, et ma line cohérente car j’aurai joué la plupart de mes couleurs de cette manière.

La joie me gagne discrètement quand je perçois l’hésitation qui traverse Luzlim. Là ! Pris dans ses pensées avec les sourcils froncés, il hausse sa main et l’enfonce dans ses cheveux déjà coiffés en arrière ; comme s’ils étaient faits de soie, il les fait pivoter en même temps que sa paume qui se traîne en long et en large sur son crâne. Il retire sa main ! Et ses cheveux de nouveau se retendent vers l’arrière, se remettent en position comme s’il avait placé à leur arrière un aimant ; j’observe cette curieuse occurrence et me rends compte après un court délai qu’il a payé ma relance au moment où sa main a quitté ses cheveux. Ce call est sûrement une mauvaise nouvelle pour moi — je montre ma paire de dames et lui expose son jeu : 5♠-3♠ pour une couleur.

— Si tu fais tapis je pense que je couche ! m’avoue-t-il, rassuré en voyant mes cartes.

Il me restait environ 295 francs quand j’ai relancé à 210 francs ; peut-être qu’en effet cela aurait été plus judicieux d’envoyer la boîte. Je n’en percevais pas la nécessité car je l’imaginais miser plus chère une flush à la rivière — bien joué à lui, qui essayait de ne pas faire fuir les simples paires de dames comme la mienne.

Les cartes sont déjà distribuées pour la main suivante. Luzlim se couche au bouton et avance ses piles de jetons vers le croupier pour du change. Le croupier compte pile sur pile, décompte presque un millier de francs en jetons.

— Joli dernier tour de table, hein ! je lui lance en rigolant.

Il secoue la tête avec une expression débordée par tant de bénéfices — son tapis était trois fois moins gros il n’y a pas quinze minutes. Puis il se lève, nous salue et s’en va.

Il ne me reste que 84 francs en jetons. Je pensais moi aussi à partir bientôt et je ne m’estime pas assez motivé pour recaver. Il est 1 heure passée maintenant ; je vais me contenter d’une dernière main, au bouton, puis je m’en irai. J’ouvre :

93♣.

Je remercie le croupier et prends congé de la table. Après un passage à la caisse, je regagne ma voiture garée à une place de parc gratuite à cinq minutes du casino.

J’ai perdu 216 francs ce soir — rien de dramatique, il faut bien des soirées du genre. Quand même je relève que je ne jouais pas mon meilleur jeu : à plusieurs reprises j’ai agi sans réfléchir, et en repensant aux spots que j’ai rencontrés je me rends compte que j’ai souvent laissé des jetons aux adversaires sur des coups où j’aurais pu les prendre. La table n’était pas non plus des plus juteuses ; ou peut-être était-ce la fatigue qui se faisait ressentir subtilement après ces quelques jours effrénés. Je ne m’appuie plus sur le modafinil depuis un peu plus d’un mois : j’ai enfin assez confiance en moi et en mon jeu pour ne plus éprouver le besoin d’y avoir recours.

Je suis chez moi à 2 heures 30. Demain sera un jour de repos et comme l’heure n’est pas si tardive, l’envie me vient de conclure cette semaine en prenant un dernier petit bout de bon temps. Je tchin avec des bouteilles vides pour faire de la place sur mon bureau et poser ma nouvelle bière ; je roule un joint et me mets à surfer sur Youtube. Je suis encore trop éveillé pour consommer ces plaisirs sur mon lit devant la télé — pourtant peu après que je termine de fumer l’appel de mon matelas incurvé et de ses confortables coussins se fait de plus en plus sonnant.

J’aurai tout le temps de veiller tard demain soir. Pour marquer ma pause hebdomadaire du jeu, je retrouverai mes amis — et nous jouerons au poker, entre autres.  

J’ingurgite les deux dernières gorgées de ma boisson et me prépare à me coucher. En enlevant mes chaussettes, l’ongle de mon pouce griffe la plaie à ma cheville dont j’avais totalement oublié l’existence. Je n’ai pas trouvé de piste pour retracer son origine pendant la journée ; mais je n’ai pas à employer de grandes méthodes détectives pour déterrer une capsule de bière qui traînasse en toute innocence sur mon lit. Ses crocs métalliques doivent être derrière cette morsure sur ma cheville, et elle doit donc dater de mercredi soir, le dernier jour où le poker ne meublait pas ma soirée. Une drôle de collision entre les différents volets de ma vie qui s’entrelacent depuis des mois : le désordre et l’ordre, ou l’ordre dans le désordre que défendrait n’importe quel caractère bordélique. Le poker est l’ordre et ma vie le désordre : c’est cet équilibre qui rend la routine supportable. Je retrouve systématiquement le poker malgré le fait que je ne semble pas avoir de boussole dans la vie — cela n’exclue pas que quand les cartes se font trop dures sur plusieurs sessions d’affilée, le jeu puisse se cacher sous un vêtement, ou sous une feuille de papier sur mon bureau. Alors je ne le trouverai pas pour quelques jours ou quelques semaines peut-être, jusqu’à ce que je fasse le ménage.

Dans Le Seum D'Un Semi-Pro

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