5 – Une longue rivière

5 Une longue rivière

Perdu dans une dense forêt et cherchant l’océan pour nager dedans, le long d’un cours d’eau qui coulait sans hésitation me semblait un bon chemin à descendre— autour des flots millénaires s’était distingué un étroit sentier dépêtré de ronces trop pointues et de branches trop épaisses ; où les groseilliers et les framboisiers comme les animaux des bois s’aggloméraient pour jouir d’une fraîcheur qui jamais ne les délaisse.

Bientôt j’oubliai que je cherchais l’océan : le bruit continu de l’écoulement que je suivais avait étouffé ma fantaisie du son des vagues qui cassent sur la plage; toute la fertilité qu’enfantait la rive me paraissait plus pérenne que l’aridité du sable entassé trop loin de la marée ; et ici je découvrais les poissons d’eau douce qui descendaient avec moi,  sautillant tous les quatre temps hors de l’eau sans se douter du spectacle qu’ils m’offraient.

Après plusieurs heures à cueillir des fruits ici et là et à m’abreuver d’eau blanche aux cascatelles, mon guide à l’état liquide tergiversa pour la première fois de mon excursion à ses côtés : devant moi il se désunissait sur la direction à suivre, et il me fallait choisir entre deux chemins aux finalités inconnues. D’où je me tenais, les arbres n’étaient pas plus verts sur un bord ; les fruits non plus n’étaient pas davantage colorés d’un côté ; et dans tous les cas les nuages ne devenaient pas moins gris. Il me vint l’idée d’observer le choix des poissons, qui étaient confrontés à ce dilemme comme moi ; et quand je les vis tous choisir la voie de droite, je me convainquis qu’ils fuyaient le sel de l’océan qui les blesserait plus bas sur la gauche.    

Suivant mon intuition, je partis longer l’eau solitaire pour atteindre ma première destination ; et je ne regrettais point les poissons et leur danse, car j’allais bientôt admirer les bancs de dauphins dans leurs chorégraphies, puis le souffle puissant des baleines au loin qu’il faut que j’étudie. Par hâte, j’ignorai les quelques framboises que j’aurais pu cueillir si la faim m’y obligeait. Il me semblait entendre des vagues bien réelles se casser comme dans mes divagations plus tôt ; donc je me dépêchai pour les dénicher au plus vite.

Le torrent s’accélérait à mesure que j’avançais, et en même temps la voie dans laquelle il s’écoulait s’élargissait dramatiquement. Ma randonnée finit par m’amener face aux branches touffues d’un saule, qui tombaient comme un rideau devant la suite de mon chemin — je dus m’accroupir et les passer sans lever la tête pour enfin connaître la vérité de ce qui m’attendait.

Il se dévoila devant mes yeux le tableau impressionnant d’une cascade plus haute et plus large que celles que je n’avais jamais imaginées ; que les poissons les plus robustes ne s’amuseraient pas à sauter ; et que pour rien au monde j’aurais osé désescalader.

Je ne vis point d’escaliers sur les abords, ni de piste naturelle que j’aurais pu tenter de descendre : seulement des rochers glissants desquels une chute infortunée se serait traduite par une mort certaine. En attendant de me résoudre à retourner sur mes pas, je restai contempler cette falaise un moment, regardant l’eau pénétrer les chenaux dispersés pour s’écraser des dizaines de mètres plus bas, écoutant cet éclat que j’avais niaisement confondu avec de simples vagues — cependant, aussi sublime qu’elle peut apparaître, une impasse ne sera toujours qu’une impasse.

Cueillant les quelques framboises que j’avais épargnées en venant, je remontai la rivière jusqu’au croisement de tout à l’heure ; jusqu’à retrouver les poissons bienheureux qui font tous le choix de la vie ; et comme cela j’étais revenu à les suivre, jusqu’au prochain embranchement, ou jusqu’à ce que je trouve l’océan pour nager dedans.

Après le flop d’un projet de NFT, dans lequel j’investis plusieurs mois de ma personne et une partie de ma bankroll, voici que j’ai tourné la page pour regagner les tables de poker, et continuer ma longue descente d’une rivière interminable.

Ayant redécouvert l’alanguissement des longs trajets de nuit, et ayant suivi l’évolution des prix de l’essence, je pris la décision de faire le point sur mes moyens pour jouer dans un périmètre plus restreint ; j’espère que vous ne douterez point que ce fut une preuve de bon sens que d’aller tenter un nouveau commencement au casino de Saint-Julien, que je rejoins en vingt minutes depuis chez moi ; et où l’on joue des euros, et non plus des francs suisses, avec des blindes plus hautes, à 2/4€ — mais où la cave maximale est néanmoins de cinq-cent euros seulement, comme à Montreux où l’on jouait pourtant en 1/2.-.

Environ dix jours se sont écoulés depuis ma première visite dans ce casino, pendant lesquels je suis allé jouer à cinq reprises ; et malgré une leçon d’humilité après avoir été éprouvé par le tilt le plus coûteux de ma semi-carrière, ma bankroll et mon ego demeurent relativement indemnes, sans qu’aucune évolution dramatique ne se soit profilée pour l’une ou pour l’autre, pour le meilleur ou pour le pire.

La portion la plus impatiente de ma conscience est donc celle qui me pose quelques difficultés ces temps-ci : en augmentant les blindes, j’imaginais que mon destin allait se précipiter ; que j’allais doubler ou dilapider ma bankroll en l’espace d’une semaine ; et il est possible qu’au fond de moi j’aurais préféré n’importe laquelle de ces deux éventualités à la stagnation fragile que j’entretiens désormais. Dépossédé de ma maigre fortune, les revenus certains d’un travail alimentaire que je trouverais dans une enseigne non loin de chez moi me paraîtraient attractifs ; et sans que j’en sois plus satisfait qu’aujourd’hui, ma vie alors aurait le mérite de n’être point gorgée d’autant d’incertitudes. Au contraire, si le sort m’avait solidement enrichi après ces quelques sessions, je ne pourrais affirmer que les doutes et les questions décamperaient en un claquement de doigts ; mais assurément mes conversations avec eux se développeraient dans un ton moins pressant, et au cours de celles-ci je pourrais me permettre de mieux prononcer ma désinvolture pour les besoins matériels de l’existence. Pour atteindre l’un ou l’autre de ces deux états, il faut donc que je continue sur ce sentier croupissant au bord de la rivière, avançant avec d’une part la crainte de tomber dans l’eau à cause d’un pas de travers, ou d’une branche bien dissimulée ; et d’autre part l’espoir éreintant que les premiers sons de l’océan se fassent entendre, et qu’enfin je puisse prétendre avoir trouvé mon chemin de Damas.

Ne vous inquiétez pas : je vous entends et sais déjà que les mains de poker et les personnages que je trouvais autour de mes tables sont les raisons principales de votre lecture, tandis que me lire vous conter mes circonstances doit vous bassiner. C’est pour cette raison que j’ai été au casino hier soir, et que j’ai pris note des mains intéressantes que j’y ai jouées, des drôles d’oiseaux que j’y ai retrouvés, et des situations singulières que j’ai pu traverser. Il ne faudrait cependant pas nourrir de folles espérances quant aux petites choses que je m’apprête à relater ; je n’ai pas, du moins à cette heure, le don de Hunter S. Thompson pour causer des conjonctures toujours plus saugrenues pour notre amusement à tous ; ni la chance de jouer à une table de hautes limites sur laquelle les sommes en jeu, à elles seules, justifieraient que vous vous intéressiez. Mais pour le moins sachez que je fus captivé par les mains qui suivront, car elles m’offrirent des occasions de réfléchir ; et si pour vous le poker est un jeu auquel la chance ne suffit pas, et que néanmoins vous aimez ce jeu : manifestement c’est que vous aimez réfléchir.

L’un des rares avantages du casino de Saint-Julien sur celui de Montreux est la constance des horaires de la room de poker : ici elle est ouverte sept jours sur sept, contre quatre jours sur sept là-bas. J’ai ainsi pu jouer en ce calme milieu de semaine, après avoir attendu quelques quarts d’heure l’ouverture d’une deuxième table : j’y trouverais les quatre retardataires avec lesquels je patientais depuis l’ouverture ; et un sixième joueur qui m’était inconnu, d’apparence amateur, dont l’arrivée mit fin à notre suspension.

J’avais déjà pu observer le jeu de plusieurs de mes voisins de table lors de mes précédentes venues ; et ensemble leurs styles rendaient la partie équilibrée et idéale pour jouer bien et fort. Sur ma gauche, un joueur d’une quarantaine d’années, que je reconnaissais avant tout à sa moustache, avait pour habitude de jouer un éventail de mains limité, de limper la majorité du temps, de ne miser qu’en value post-flop, et enfin de montrer un grand respect aux relances dont il pouvait être la cible. À sa gauche était assis le joueur peut-être le plus dangereux, qui ne jouait que très peu de mains, et ce agressivement dès les premières manches de mises — comme c’est souvent le cas pour ce type de joueur. Sur sa gauche, on trouvait un jeune adulte d’origine malgache, toujours équipé d’un casque audio, et qui jouait de manière relaxée des petites caves qu’il essayait de faire grossir en amenant un maximum de mains au flop, et en payant le moins possible avant d’avoir un bon jeu.  Je vous ai présenté les joueurs que je connaissais déjà en m’asseyant à la table ; des deux autres, celui qui était arrivé en dernier ne tenait pas en place et j’appris vite qu’il ne savait absolument pas jouer ; l’autre, nommons-le Paolo, assis directement sur ma droite, communiquait par son allure très peu d’éléments qui pouvaient nous informer quant à son jeu : un style vestimentaire sobre mais assumé ; un calme qui pourrait autant être celui d’un joueur timide  que celui d’un joueur raisonné ou excessivement audacieux ; et des lunettes de soleil qui ajoutaient au mystère de son jeu que j’allais découvrir. Enfin, après quelques mains, nous accueillîmes un septième joueur qui s’assit deux places à ma droite, et que je connaissais jouer un jeu passif mais quelque peu réfléchi et prudent.

La première des mains dignes d’être rapportées ici se joua sur l’option à 8 euros de Paolo. Je découvris, UTG+1,

8 8 ♠

et relançai en toute quiétude à vingt-quatre euros ; un prix raisonnable mais qui, je sentais, n’allait écarter que les joueurs les moins curieux de la table. Le premier à suivre fut l’homme moustachu à ma gauche ; ensuite le joueur le plus amateur qui était en small blinde ; puis la grosse blinde, ce joueur récemment arrivé, et finalement Paolo. Le croupier nous proposa un flop

6 ♠ – 6 – 3 ♠

et les joueurs checkèrent jusqu’à me laisser parler : bien sûr je misai malgré le fait qu’il était probable que quelqu’un ait un six en sa possession ; mais ici ma main était assez souvent la meilleure pour encaisser de la value aux dépens des nombreux tirages disponibles, et des petites paires. Dans le pot de cent-vingt-quatre euros, je balançai pour soixante euros de jetons sur le tapis rouge ; une petite série de folds donna la parole au joueur en grosse blinde, qui paya sans trop d’hésitation ; et il était enfin à Paolo de donner sa réponse. Il vérifia ses cartes, et les ordonna avec précision sur sa droite, parallèlement à la ligne de démarcation qui séparait son espace de celui de son voisin : après une courte réflexion il ajouta soixante nouveaux euros au pot. On vit une turn :

 (6 ♠ – 6 – 3 ♠) – 10 ♦.

Profitant de ma position, quand on me laissa la parole je checkai, jugeant que le pot déjà fort de trois-cent-quatre euros était assez imposant pour ma paire de huit ; et la rivière sortit

(6 ♠ – 6 – 3 ♠ – 10) – Q ♣.

On eut un check de la grosse blinde, et Paolo misa avec assurance cent-soixante-dix euros ; et dans ce brouillard on me demandait de prendre une décision. Avec ma main marginale, l’un de mes premiers réflexes fut de tenter de déterminer ce que le joueur qui restait à parler après mon tour comptait faire de sa main : j’avais noté, lors de précédentes sessions, qu’il perdait de vue son langage corporel quand ce n’était pas à lui de choisir son action ; et le voyant caresser son unique pile de jetons par nervosité, je discernai une certaine hésitation : je tranchai qu’il ne payerait seulement si je couchais ; et qu’en payant j’allais engendrer chez lui un fold, même s’il avait une main contenant un dix, tant la dame m’avantageait. Avec le peu de mains jouissant d’une paire de dames dans son éventail de possibles, je compris que si je payais, la main se jouerait seulement entre Paolo et moi la plupart du temps : je devais maintenant déchiffrer le jeu de ce dernier.  

 Les tirages manqués constituaient une part importante de sa range : ni quinte ni couleur n’avaient été délivrées, ce qui rendait nulles les nombreuses combinaisons de mains qui pourraient trouver cette rivière décevante ;  et je n’oubliais pas que préflop, Paolo avait défendu son option, donc ces mains étaient bien là, camouflées dans le champ des possibles. D’un autre côté, on décomptait un bon nombre de six : à peu près toutes les combinaisons suitées en contenant un auraient pu se retrouver ici à miser de la même manière. Pour départager entre ces alternatives, je pris un temps à observer mon adversaire : et encore, il ne laissait transparaître que le minimum, en mélangeant ses jetons régulièrement, ne se tenant ni trop avancé sur sa chaise, ni trop en arrière ; et avec un bas du corps serein que je pouvais étudier depuis ma position. De retour à mes considérations théoriques après avoir constaté la stérilité de ma recherche, je fus convaincu, par la range large d’une défense d’option, de payer. La grosse blinde coucha ensuite sans grande difficulté, et je découvris avec le reste de la table un full-house quand Paolo dévoila D♣ 6♣. J’acceptai cette surprise, qui n’en était pas réellement une, et notai les différentes observations que j’avais pu faire de son comportement pendant qu’il dissimulait ce monstre ; puis je laissai le croupier brasser les cartes avant de me concentrer sur la main suivante.

Une vingtaine de minutes passa sans que je ne joue une main ; et enfin j’ouvris, UTG,

3 ♠ 3 ♥.

  Je lançai les hostilités avec une relance de seize euros ; et fus payé d’abord par le joueur au hijack, à la queue de cheval frisée sous son casque audio ; et ensuite par le joueur amateur au bouton, puis par Paolo. J’eus droit à un savoureux flop

J – T ♠ – 3 ♣.

Dans ce pot de soixante-six euros, j’en misai cinquante, prenant pour cible les valets que pourraient détenir mes adversaires. Le hijack seul égalisa ma mise, donc nous continuâmes heads-up dans ce coup au pot de cent-soixante-six euros désormais :

(J – T ♠ – 3 ♣) – 7 .

De toute évidence j’allais continuer à miser ; et je me conciliai sur la somme de soixante-dix-huit euros, en essayant de ne point trop miser : mon adversaire avait signalé quelques mains plus tôt qu’il jouait sa seule cave de la soirée : et je craignais qu’une agression trop virulente de ma part réveillât son instinct de conservation. Il paya après quelques secondes de tergiversation, et la river, bien qu’intimidante, ne me démangea pas :

(J – T ♠ – 3 ♣ – 7 ) – 9 ♣.

Bien sûr, les quintes touchées à l’aide d’un simple huit auraient été fâcheuses pour mon sort ; mais recensant les possibles mains chez mon adversaire, il était primordial que je tente d’empoigner la fin de son tapis de cent-soixante-euros. Tant de valets et de deux-paires qui auraient checké cette rivière à la première occasion ! que je ne pouvais point leur en laisser l’opportunité : je refusai que ces mains puissent sortir indemne de leur rencontre avec mon brelan caché ; et après avoir feint l’hésitation pendant une dizaine de secondes, je prononçai «tapis» en poussant mes piles de jetons vers le croupier.  

Mon concurrent dans ce coup eut comme première réaction de s’adosser droitement à son siège, baissant son casque autour du cou pour mieux se concentrer. Il compta son tapis, une fois puis deux ;  puis il porta son regard sur moi, afin de discerner quelque anomalie qui laisserait transpirer les intentions authentiques derrière ma mise. La décision lui était difficile et, sans me quitter des yeux, il partagea après une minute ses impressions :

— Nous allons la jouer au kicker, c’est cela ?

Je restai silencieux et immobile ; mais vous conviendrez que sa lecture était à deux mille lieues d’être raisonnable : demander un tapis en espérant être payé par une main inférieure, armé seulement d’un A-J ou K-J sur cette texture, serait une preuve d’audace remarquable, et qui dépasserait l’entendement de mes capacités. Mais il persista, et cette fois-ci il reformula ce qui fut autrefois une question, en affirmation : «Je pense bien que nous allons la jouer au kicker…»

Sa dernière cave ! Il faillit décider la préservation, et continuer à jouer encore avec nous le temps de cette plaisante soirée ; mais finalement ses jetons gagnèrent le centre du tapis. Je n’aime point faire durer le suspense pour mes adversaires, donc j’annonçai ma main en jetant mes cartes, l’épargnant des quelques secondes où les yeux tentent de trouver des raccourcis jusqu’à elles. Il exprima brièvement sa surprise quant à mon jeu qu’il avait sous-estimé, et, gardant le sourire, il se leva et nous souhaita une bonne suite en renfilant son casque. Une place se libérait, mais je ne la verrai plus occupée de la soirée : la salle entière était anormalement calme ; j’observais les tables de blackjack  désertées dans les environs ; et la cuisine étant fermée, je n’avais d’autre choix que de commander une part de pizza réchauffée.

Dans les dernières heures de cette session, j’ai retenu par-dessus toutes les autres une main que j’estime intéressante pour des raisons que vous découvrirez ; mais avant de l’aborder, il faudrait que je commente un autre coup dont je fus le témoin, au cours duquel l’homme moustachu et Paolo œuvrèrent à faire gonfler un pot initié par une série de limps. J’essaierai de mon mieux pour le narrer dans des délais raisonnés, car je pressens que je m’éterniserai peut-être sur la dernière main qu’il me restera à raconter.

L’homme moustachu avait posé une option ; et à moins que ma mémoire me fasse défaut, quatre autres personnes payèrent les huit euros requis, dont Paolo au bouton ; j’avais pour ma part couché une main négligeable. Pour accompagner le pot de quarante-deux euros qui s’était formé, le croupier apporta un flop

V ♠ – 9 ♣ – 6 .

Aucun des joueurs ne fit de mise, et silencieusement, sans agitation aucune, le croupier fut autorisé à faire suivre la turn :

(V ♠ – 9 ♣ – 6 ) – 4 ♣.

C’est l’homme moustachu, le deuxième à devoir se prononcer, qui misa trente euros pour siffler le coup de départ. On coucha jusqu’à Paolo, qui paya sans trop de soucis : les deux concurrents se trouvèrent en heads-up pour la rivière — et je soulignerai ici que ces deux hommes semblaient avoir beaucoup joué ensemble : entre eux une entente se faisait aisément sentir quand on les écoutait converser. La rivière vint :

(V ♠ – 9 ♣ – 6 – 4 ♣) – 10.

L’homme à la moustache grise misa rapidement cinquante euros, avec une main que j’imagine au moins plus forte que Q-J sur cette texture. Paolo jeta un dernier coup d’oeil à ses cartes, et les rangea sur la droite, comme il le fit lors de la main que je jouai contre lui, les ordonnant parallèlement à la même ligne dorée. Il ne polémiqua point et relança à cent-cinquante euros ; et l’honnête joueur dont la mise venait d’être triplée se trouvait troublé par la démonstration de force de son adversaire.

— Tu tiens à me dire que tu as touché avec ce dix, donc ? il demanda.

— La rivière ici est fatale… répondit Paolo.

De nouveau, je tentai d’observer si le langage corporel de Paolo indiquait une quelconque tendance : mais il mélangeait les jetons aussi calmement que tout à l’heure ; ses cartes étaient pareillement ordonnées ; et sa courte élocution n’était pas assez marquée d’un ton timide, nerveux ou sûr de lui, pour permettre une interprétation à laquelle on pourrait se fier. L’homme moustachu, en revanche, acquiesça avec un air abasourdi, et, n’ôtant jamais ses yeux du board et de son malheureux dix, il s’avoua vaincu et jeta ses cartes dans le muck.

— K-Q ? 8-7 ? il enquêtait.

— Un peu des deux, mais j’ai la quinte je t’assure, répondit Paolo dans une voix bienveillante, tout juste après s’être débarrassé de ses cartes à son tour.

Je doute qu’un jour, je sache quoi faire de ce type d’informations qu’il nous arrive de récolter, mais dont la fiabilité est si relative ; Paolo avoua sa main à son copain d’un ton si sincère que je pense que je le crus ; mais cela est-il raisonnable d’assumer qu’au poker, un joueur ne peut pas faire preuve d’une malhonnêteté quand jamais elle ne sera découverte, surtout si elle permet de remporter des pots comme ce dernier, pendant une vie entière à jouer contre un copain qui vous fait innocemment confiance ? Trouverait-on, si on pouvait le vérifier, des hommes droits qui se permettent de dévier de la vertu sous ces circonstances précises, mais de la feindre néanmoins, pour y gagner quelque chose, en ne risquant jamais que leurs écarts soient un jour dévoilés ? Je ne connaissais pas assez Paolo pour savoir s’il était ou non de ceux qui n’avaient pas de problèmes à mentir au poker : certains joueurs que vous pourrez rencontrer aux tables auront tendance à exprimer rapidement leurs philosophies et vous partager leurs plus beaux discours sur le fait de n’avoir qu’une parole en tant qu’homme, et d’être aussi droit en dehors qu’autour de la table. La majorité du temps, la sincérité du discoureur sera facilement perceptible, et de toutes manières ce dernier n’hésiterait à aucun moment de vous prouver sa vérité en montrant ses cartes.

Mais ici, il m’était impossible d’être certain que Paolo ne mente pas ; et je n’appréciais que très peu l’embarras d’avoir noté ou confirmé certains tells, sans pouvoir vous communiquer si ces derniers indiquaient plutôt de la faiblesse, ou de la force.

Vous comprendrez tout de suite pourquoi ce coup était nécessaire pour contextualiser la main qui va suivre, où de nouveau, avec Paolo nous nous disputions pour un pot d’une bonne taille. Préflop, l’action se déroula comme suit : un joueur en face de moi (il y eut des arrivées et des départs au cours de la soirée, donc les noms et les visages avaient changé) posa une option à huit euros ; un joueur limpa, et Paolo relança à vingt-huit euros. La parole me vint, au cut-off, et j’ouvris les dames en rouge,

D D ;

je 3-bettai à quatre-vingt-seize euros pour m’éviter de devoir manœuvrer dans un pot à six joueurs plus tard. Tout le monde coucha jusqu’à Paolo; et avant de répondre à ma relance, il examina ses cartes : une nouvelle fois, il les rangea sur sa droite en les superposant parfaitement, et en les alignant à la démarcation qui le séparait de son voisin. Aimerait-il sa main ? S’il y avait une tendance que j’avais retenue de mes observations, c’est qu’il semblait prêt à jouer à chaque fois qu’il exécutait ce simple mouvement, qui n’était pas habituel au point de surgir à chaque coup. Quelques angoisses se réveillèrent alors en moi : suis-je tombé, avec ces pauvres dames, contre les rois, ou les as ? Paolo paya mon 3-bet simplement, mais ces questions subsistèrent néanmoins : il ne serait pas étonnant que quelques fois il décide de slow-play ses meilleures mains. On nous servit, pour ce pot de deux-cent-vingt-deux euros,

6 8 9 ♠.

Paola checka rapidement, et déjà je sentais l’indécision m’attraper. Nul besoin de me convaincre que j’avais de la value à extraire dans l’éventail suivant : 7-7, 10-10, J-J, J-10, AKou encore A J, A10, et certaines combinaisons encore que je fais le choix de négliger ici. Un adversaire coriace, cependant, n’aurait eut point de difficulté à deviner que me relancer sur ce flop m’aurait mis dans une situation des plus indélicates : aurais-je été prêt à payer trois barrells, jusqu’aux derniers bouts de mon tapis de six-cent euros, si aucun cœur ne sortait, ou si ni la turn ni la river ne complétaient les semi-bluffs en attente d’une quinte comme 7-7, V-10 ou 10-10 ? Les possibilités de brelans étaient aussi bien réelles, ainsi que deux paires avec 9-8 — et je n’oubliais pas l’éventualité que mon adversaire ait dissimulé une paire d’as en se retenant de 4-bet préflop. Cela comptait déjà pour un bon nombre de mains contre lesquelles mes dames seraient mal en point. L’avantage de range était au final trop en sa faveur, et je me résolus à checker; et la turn :

(6 8 9 ♠) – 2 .

Mon concurrent misa cent euros sur ce troisième cœur ; et possédant la dame de cœur, qui pouvait me sauver si j’étais face à un brelan, je jugeai que j’avais là un call d’une banale facilité, car énormément de semi-bluffs demeuraient dans sa range : Les A-K, A-J et A-10 pourvus de l’as de cœur ; et d’autres mains, comme 10-10 ou V-V, pouvaient facilement se value-cut si on m’imaginait avec deux overcards. Nous vîmes donc la rivière :

(6 8 9 ♠ 2 ) – 7 ♣.

Cette carte annonçait, si Paolo continuait à miser, un désagréable moment que je devrais passer à déceler les nœuds dans l’équation ; et pour mon mécontentement, celui-ci en effet poursuivi son agression, avec une mise de cent-cinquante euros, dans un pot qui en faisait déjà quatre-cent-vingt-deux. Que mon adversaire ait été en value ou en bluff, c’était un sizing on-ne-peut-plus approprié pour faire payer ou coucher ma main; même ses brelans, et même les éventuelles paires d’as, auraient pu tenter de faire payer mes overpairs, les mains les plus probables que j’eusse pu détenir à ses yeux, s’il avait lu la situation avec justesse.

Je ne le vis pas bluffer de la soirée, me rappelai-je ; aussi je me souvins des calls très ambitieux que j’avais pu faire lors de mes dernières sessions, et qui, cumulés, me coûtèrent de considérables sommes d’argent, même en les équilibrant avec les calls corrects que j’avais pu faire sur la même période. Peut-être, je me disais, que c’était là une bonne occasion de trouver un hero fold pour une fois ; mais avant il fallait au moins que je jette un œil à mon adversaire. Il n’avait pas retouché ses cartes, qui demeuraient disposées avec rectitude sur son tapis ; il mélangeait ses jetons pour un moment avant d’en prendre deux dans ses mains et de jouer avec, les coudes sur la table et les mains en l’air — un signe, loin d’être banal, que j’étais décidé à ne pas écarter ; en revanche, on pouvait à mes yeux l’interpréter de deux manières opposées. D’une part, cette gestuelle que j’observais pour la première fois, signifiait peut-être une anomalie dans son jeu, et pouvait accompagner son premier bluff de la soirée ; mais d’autre part, l’action de soulever des jetons pour jouer avec eux est, intrinsèquement, un geste qui démontre une aisance et une confiance en soi : car afin de lever les bras de cette sorte, nous devons nous opposer à la force de la gravité et lui tenir tête pour la durée de la réflexion de notre adversaire ; et cela dit, une personne rendue nerveuse par son bluff, aura davantage tendance, inconsciemment, à se laisser soumettre par la gravité, pour ne pas dissiper ses efforts de se maintenir intraitable le temps que son adversaire l’examine.

J’essayai une dernière méthode avant de prendre ma décision, et lui demandai si c’était les as qu’il osait jouer de la sorte ; «la rivière, fatale encore une fois…» que j’entendis…

Je devais maintenant apprécier l’honnêteté de mon voisin de droite ; pouvait-il prononcer, avec une intention différente, la même phrase que tout à l’heure, lorsqu’il affirmait être en value ? Je ne pouvais toujours pas décider ce que je croyais par rapport à sa première déclaration ; aucune preuve ne nous avait été fournie pour en attester ; et maintenant je devais prendre une décision difficile : laborieuse rivière, fatale en effet !

Mise en relation au pot, la mise n’était au final pas si grande ; mais toujours cette envie de progresser et d’économiser de l’argent me traversait. Combien de bluffs demeuraient ? A-K et A-J avec l’as de cœur ; les combinaisons suitées de Q-J, que je bloquais en grande partie; J-J aurait-elle été une main à tourner en bluff ici ? La rivière, fatale en effet, s’annonçait tout aussi longue ; et je comprenais à peu près que pour rester endurant, il fallait que j’apprenne, lorsque les circonstances m’en conjureraient, à renoncer à ces pots de plusieurs centaines d’euros, que je rencontrais de manière plus régulière depuis mes débuts à Saint-Julien.

Je pris la décision de grandir ; de lâcher prise ; de laisser aller : et je me séparai enfin de ma main. Entendant ma requête lui sommant de montrer son jeu, Paolo ne vit aucun mal à nous montrer son audacieux J Q ♣. Tout de suite j’admis l’ingéniosité de sa ruse, sauf son call préflop fort discutable ; et bien qu’en partie je regrettais mon fold, il n’en était rien : j’analysais toujours ce coup et ses intrications, et tant que ces derniers continuaient de me stimuler, je n’avais pas le souci des regrets ; et plus tard, une fois que j’achevai de les analyser, je n’avais plus de motif de les regretter, car j’en avais compris entièrement le déroulement, et apprécié le caractère nécessaire de mes actions et de mes raisonnements pour les justifier.

Bien que le coup fût passé, ma marche au bord de la rivière continuait, et au bout de quatre heures je n’avais en réalité pas fait un pas ; je finis la session avec un cash-out d’exactement cinq-cent euros, pour un buy-in de la même somme, au centime près. Je vous ai épargné les mains plus ordinaires que je pus jouer au cours de cette soirée, car ce billet dans mon journal s’en serait trouvé bien trop long et trop peu captivant en comparaison ; mais la rivière étant assez longue pour que je ne devine pas encore sa fin, je ne doute point qu’en persévérant sur son bord, il me soit donné de jouer de nouveaux coups plus délicats, dans des contextes plus singuliers. Je risque cependant, par les mêmes occasions, de reprendre le cours de mes divagations de promeneur ; celles que je m’amuse, avec le reste, à vous diffuser, comme les messages que l’on glisse dans une bouteille, et que l’on lâche dans la rivière pour que son écoulement éternel les emporte avec elle.

Dans Le Seum D'Un Semi-Pro

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