7 – L’Hippodrome (1/2)

7 L’HIPPODROME (1/2)

De temps en temps, je m’autorise à fermer les yeux et à me laisser emporter par le vent ; et en écoutant l’exposé de ma tante sur les différents vents qui soufflent sur Marseille, je compris que je fus porté jusqu’ici par le mistral.

Depuis la dernière fois que je vous écrivis, le mois d’août en entier passa ; et pour le moins je vous confierai que son commencement fut difficile, au moins financièrement. Des mauvais épisodes de cash game au casino de Saint-Julien, ajoutés à une semaine de vacances dans le sud de la France, eurent tous comptes faits raison de ma bankroll ; et ainsi, comme les plus grands fleuves de France durant l’été, la longue rivière que je suivais finit elle aussi complètement asséchée. Pour aller au bout de ce mois, il fallait donc que j’use d’une autre boussole pour trouver mon chemin.

De ce fait, il y a deux semaines — en même temps que les rafales qui se renouvelaient — j’imitai le Rhône, qui coule depuis Genève jusqu’à la mer Méditerranée ; et m’arrêtai au cœur de la cité phocéenne, chez ma tante qui loge au bord de l’un des hippodromes de la ville. J’y retrouvai aussi mon cousin, de dix ans mon aîné, imposant comme un ours et veillant sur sa femme et ses deux fillettes qui habitent avec lui la même impasse que ma tante, dans la maisonnette adjacente ; et c’est dans cette impasse gravelée, séparée de l’hippodrome par un maigre grillage, et d’une sérénité absolue quand les chevaux ne courent pas sous les cris des parieurs, que j’allais rester une longue semaine.

Vous l’avez peut-être deviné : ce billet n’a pas pour vocation de vous livrer les détails d’un séjour vacancier. Pour mon portrait chinois, je soutiendrais d’ordinaire que si j’étais un animal, je serais un renard ; mais ici, de l’autre côté de la clôture, le champ de course me rappelle le contexte de ma venue : cette semaine, j’étais avant tout le cheval de course sur lequel un parieur avait misé, et je me préparais à jouer une demi-douzaine de tournois entre les casinos de Bandol et d’Aix-en-Provence.

On surnommait ce joueur qui misait sur moi Peace, un diminutif de Peacemaker, son pseudo sur World of Warcraft. Je le rencontrai pour la première fois à une modeste partie amicale à Lausanne. D’un caractère observateur, il avait apprécié mon attitude à la table ainsi que quelques uns de mes plays au cours de cette soirée, et me l’avait signifié : une main flatteuse pour mon orgueil me revient maintenant, où pour commencer je découvris J T ♠, et relançai depuis le hijack ; seul un joueur depuis la grosse blinde paya. Le flop vint

A Q ♣ 7 ♠.

Je misai au flop et fus payé ; la turn :

(A Q ♣ 7 ♠) – 9 .

La grosse blinde choisit de donkbet, à hauteur risible d’un quart du pot ; et jouissant maintenant d’un tirage par les deux bouts et d’un fort avantage de range je relançai considérablement. La blinde coucha en montrant une dame, regrettant son blocking bet, et je montrai mon semi-bluff.

En bref, au cours de cette soirée je touchai du jeu ; j’osais le jouer agressivement et le montrer. En fumant une cigarette, nous sympathisâmes avec Peacemaker : quand je lui expliquai que je ne jouais pas de tournois par défaut de bankroll, il me proposa de me stacker comme on le stackait quand il était lui-même jeune joueur.

Dans les mois précédant mon passage récent à Marseille, j’avais donc déjà couru quelques courses sur son compte : après une poignée de défaites improductives, je pus finir un tournoi au casino de Namur en troisième place lors de mon dernier aller-retour à Bruxelles, et le payout de sept-cent euros qui l’accompagna remit plus ou moins la balance à zéro sur mon ardoise.

Cherchant en ce moment des opportunités de  gagner de l’argent sans mettre en péril ce qu’il reste de mes économies, je démarchai donc Peacemaker une nouvelle fois, et lui exposai mon projet d’aller jouer en Provence, où les festivals Texapoker visitent à tout moment soit l’un soit l’autre des deux casinos de la région. Il accepta de placer ses mises sur mon numéro ; et dès le lendemain de mon arrivée, la détonation du revolver retentit.

Premier tournoi : buy-in à cent-cinquante euros au Pasino d’Aix-en-Provence.

Juste avant de partir, je croisai mon cousin qui rentrait de son travail : «Si tu tombes sur des cons qui essaient de t’emboucaner, tu m’appelles ! Tu en trouveras, ici, des idiots qui n’veulent rien savoir…»

J’arrivai en avance de dix minutes après un trafic plus dense que prévu. La salle de poker était teinte d’un bleu tape-à-l’œil et déjà peuplée de joueurs de cash game concentrés quand je trouvai la caisse ; les joueurs présents pour le tournoi avaient commencé à s’asseoir, et on prit peu de temps pour m’indiquer ma table. J’y trouvai des joueurs beaucoup plus âgés que moi en moyenne : tous dans leur quarantaine au moins, le croupier et moi-même étions seuls dans notre vingtaine — mais cette configuration n’était que de bonne augure pour le déroulement des premiers niveaux. Sans que je ne touche trop de mains pendant la première demi-heure, je pus observer les jeux passifs et serrés de mes adversaires ; je les voyais timides et peureux, jouant les pots les plus petits qu’ils pouvaient ; et j’étais prêt à rentrer sur la piste dès que les cartes me le permettraient.

J’avais attendu le tournoi toute la journée, et tout le premier niveau j’avais attendu une main jouable, qui arriva juste ensuite : A ♠ A ♣, touchée en grosse blinde qui plus est. La première relance du cut-off fut défiée par un 3-bet de la small blind, ne me laissant d’autre choix que de jouer face-up la force de ma main, en cold 4-bettant contre mon gré. Le cut-off coucha, et la small blinde sur-relança à hauteur de son tapis.

Je n’aurais jamais osé demander de commencer le tournoi de la sorte, et que demander de mieux que le cadeau d’une chance à quatre-vingt pourcents de doubler aussi tôt ? Je payai et mon adversaire montra K K ♣, puis vint le board :

3 K ♠ 7 ♣ – 10 ♠ – 7

Dû au peu de mains que j’avais jouées, mon tapis n’était pas aussi gros que celui de mon adversaire, qui avait déjà remporté quelques petits coups ; et ainsi je fus le premier éliminé du tournoi. Pour autant toute l’ardeur et l’impatience que j’avais contenue jusqu’ici pour jouer ne m’aurait pas permis en mille ans de prendre la route tout de suite pour rentrer chez ma tante : bien que notre accord de stacking ne comprît pas les rebuys, j’envoyai un message à mon sponsor pour lui signifier que je lui paierai une partie des gains si je finissais par gagner sur ce deuxième essai ; et en l’espace de deux minutes, j’avais racheté une entrée et étais de nouveau assis à la même place, armé d’un nouveau tapis, prêt à reprendre la course après ce faux départ.

Ma deuxième vie fut plus conciliante : après deux niveaux à gagner un nombre de petits pots et quelques uns plus gros, on me changea de table ; et à peine arrivé sur la nouvelle, je jouai un énorme pot avec A ♣ 5 ♣ sur le flop suivant :

Q ♠ 5 5 ♠.

Ayant payé depuis la small blinde une relance du hijack, je checkai ; la grosse blinde, qui avait aussi payé la relance, misa l’entièreté de son tapis, soit deux fois le pot, ou deux tiers de mon tapis ; le hijack, au stack moins épais, suivit ; et je payai en dernier, innocemment au possible. Les deux joueurs découvrirent respectivement 7 7 ♣ et A ♠ K ♠ ; et mon brelan tint tête face à la turn et à la river.

Bien que maintenant mon stack fût plus que deux fois mieux fourni que le tapis moyen, je me rendis compte que la structure était plus rapide que je l’imaginais : pour les quelques niveaux qui suivirent, je ne touchai que très peu de jeu, et tentai des opérations de 3-bet lights peut-être imprudentes contre des profils serrés ; en même temps je payais les blindes qui montaient agressivement, et je vis mon tapis s’effriter jusqu’à ce qu’il me semblât fébrile ; puis, alors que je n’avais pas gagné de nouveau pot et qu’il ne restait dans le tournoi maintenant que deux tables de joueurs, je constatai que j’étais désormais parmi les short stacks de ce late stage.

Je payai la big blinde et l’ante ; et en attendant que l’action me vienne, je décomptais la valeur de mon stack : huit blindes restantes.

Le hijack relança au minimum ; le bouton paya ; et j’ouvris A J . Il fallait payer ou relancer à tapis ; et de peur de manquer un as qui pourrait sortir à la rivière, je choisis de jouer mon équité directement et jouer ma vie de tournoi.

Je fus payé une fois, par le relanceur original et ses pocket kings ; aucun as au flop, ni à la turn, et non plus à la rivière.

Premier tournoi. Second bust. Je finis dix-septième, à sept places du premier payout.

Deuxième tournoi : buy-in à cent euros au Pasino d’Aix-en-Provence

Après une journée passée à ré-étudier le livre de Jonathan Little consacré aux tournois, je partis pour Aix-en-Provence de nouveau en début de soirée. « Je ne veux pas te revoir ce soir ! » me dit ma tante en plaisantant, espérant que je fasse plus long feu cette fois-ci.

Avec une structure plus rapide mais une profondeur plus accentuée aux premiers niveaux, je pus jouer une stratégie agressive et efficace pendant les premiers niveaux de ce deuxième tournoi, contre un field de nouveau loin d’être jeune. La profondeur me permit de jouer un jeu similaire à celui de cash game dans lequel je me suis affûté au cours de cette dernière année ; et les joueurs ne pensaient en majorité qu’à préserver leurs jetons pour les niveaux plus tardifs.

Après un chip-up considérable, les cartes eurent raison de mon stack à mesure que nous avancions dans les niveaux : en quelques coups j’avais perdu l’avantage que j’avais amassé ; et les blindes augmentant de plus en plus vite, je fus rapidement contraint à joueur des spots quittes ou doubles. La variance me déjoua finalement, et je perdis un flip pour ma vie de tournoi suite à un 3-bet shove avec A-Q contre 8-8.

J’en informai Peacemaker sans m’excuser plus que nécessaire : maintenant sûr de disputer les payouts contre un field de joueurs face auquel j’étais confiant, je réalisai que seules les caprices du hasard et du temps nous séparaient d’une victoire certaine.

Troisième tournoi : buy-in à deux-cent euros au Casino de Bandol

Nous étions samedi, ce qui permettait au tournoi de commencer au milieu de l’après-midi. Je me rendis pour la première fois dans la station balnéaire de référence qu’est Bandol dans la région, et étant parti plus tôt que nécessaire de chez ma tante, je fus bienheureux d’être arrivée en avance. Gâté d’une carte de bienvenue de dix euros à jouer aux machines à sous, je trouvai la terrasse du casino qui regorgeait aussi de son lot de machine à sous avec vue sur la mer et ses étendues ; je tentai ma chance bêtement, déjà lassé du levier que je devais actionner machinalement, et davantage absorbé par le bleu cassé de l’horizon, des centaines de fois plus chaleureux que celui des murs et des tables qui m’attendait à l’intérieur.

L’heure du début du tournoi approchait ; j’avais perdu en l’espace de quatre ou cinq minutes les dix euros qui m’avaient été offerts ; et voyant depuis la terrasse qu’à l’intérieur, on ouvrait la pièce réservée au poker et que les joueurs s’agglutinaient à son entrée, j’arrachai mon regard du paysage pour me concentrer à nouveau sur la marche à suivre.

Le tournoi ne commença d’aucune manière particulière : je ne jouai pas tant de mains, et en perdit autant que j’en gagnai pendant les premiers niveaux. Les profils que je trouvais à ma table étaient quelque peu plus variés, peut-être en raison de la mer et du soleil qui attiraient plus facilement d’autres jeunes très peu expérimentés jusqu’ici.

Même si les cartes ne me donnaient pas beaucoup d’opportunités de bien jouer au départ, je remarquai tout de même que mentalement la hargne avait aiguisé mes sens, épuré ma course. Prenant note des tendances gestuelles de mes adversaires, je remarquai un homme deux places à ma gauche, qui avant qu’il ne mise, en plein coup, leva son bras en s’avançant vers le centre de la table ; puis d’une impulsion serra un jeton dans sa main et donna un coup de vent de gauche à droite. Cette apparence d’une vaillante confiance en lui fut néanmoins déjouée, et relancé par le joueur qui suivait, il coucha sa main dépité.

Je pus utiliser ce tell contre une lui une heure plus tard, en jouant une main contre lui où j’avais limpé depuis le bouton avec

7♣  8 ♣.

Il relança et je payai — la small blinde s’était couchée. Au flop on vit :

J ♠ 5 T ♣.

Je checkai et il misai ; je décidai de float avec ma main qui contenait bien des tirages backdoors, estimant aussi que souvent il abandonnerait par la suite. La turn vint

(J ♠ 5 T ♣) – 4 .

Je checkai mon tirage qui venait de s’améliorer ; et en regardant la turn mon adversaire refit ce même geste, donna un coup de vent, avec un jeton fermement serré dans la main : puis il misa un demi-pot. C’était le moment de vérifier si ce mouvement était une tendance ou le fruit d’un hasard, une mésinterprétation ou un jeu hollywoodien ; et je relançai à tapis. Je n’avais pas d’autres options: payer, avec mon petit stack, ne m’aurait laissé aucun moyen de bluffer la rivière efficacement ; folder était inconcevable grâce à cette turn ; et relancer pour un autre montant que mon tapis entier n’aurait pas eu le même effet si en face mon adversaire tenait seulement un peu à sa main. Le même air dépité se redessina sur son visage, et il coucha, lassé par ses plays infructueux.

Avec un stack d’une trentaine de blindes, je me situais maintenant dans la moyenne du tournoi ; et le field commençait à se diminuer depuis la fin des re-buys. J’avais depuis longtemps repéré sur la table les quelques joueurs un peu moins prévisibles et plus agressifs, et les autres plus serrés ; et je fus réjouis d’ouvrir A ♠ K au lowjack, après que l’un des deux joueurs les plus désaxés de la table ait relancé en UTG+1 — tandis que le second attendait son tour en grosse blinde. Je payai simplement, ne doutant point que l’action me reviendrait à un moment avant le flop. Un, puis deux payeurs se manifestèrent, avant que la grosse blinde ne choisisse de squeeze comme je l’espérais. UTG+1 paya. Je regardai mes cartes à nouveau, et pour m’accaparer tout l’argent mort qui glandait, je prononçai le simple mot ‘tapis’ en me tournant vers le croupier. Un joueur, puis deux, trois et finalement les quatre s’inclinèrent devant ma relance conséquente — une belle opération ! me dit le dernier joueur à coucher.

Après ces quelques plays, et quelques autres où je touchai de belles mains en value, mon assurance monta d’un cran. Mon tapis était avantageusement pourvu, mon ego pareillement et mon sentiment de domination sur la table me poussait de plus en plus à jouer sans peur de perdre des gros coups.

Je relançai

K ♣ J ♠

depuis le cut-off et fus payé par la grosse blinde, un joueur âgé, passif, et relativement serré.

Q ♠ 6 ♠ 3

au flop, et je misai cinquante-cinq pour-cent du pot, soit un peu plus de trois blindes — j’allais faire grossir le pot directement pour mettre la pression sur mon adversaire et son stack de quarante-cinq blindes que je couvrais. Il paya une fois. La turn

(Q ♠ 6 ♠ 3 ) – 8 ♣

ne me ralentit point. Je misai neuf blindes dans un pot qui en faisait quatorze, et mon adversaire encore, un peu plus dubitatif cette fois-ci, paya.

(Q ♠ 6 ♠ 3 8 ♣ ) – A ♣

La rivière était une carte idéale pour faire coucher un adversaire trop crédule : le pot était maintenant fort de trente-deux blindes, tandis que le stack de mon adversaire en faisait trente-trois. Ma hauteur roi ne suffisait sûrement pas pour gagner au showdown ; et je misai donc mon tapis de manière à mettre en jeu la vie de tournoi de mon adversaire. S’il avait une dame, il ne pourrait plus payer : je testai ici sa résilience. Pauvre rivière pour lui, me disais-je, jusqu’à ce que finalement il se décide à payer plus rapidement que je ne l’aurais imaginé. Il montra son jeu : A ♠ 4 ♠, pour un tirage couleur qui s’était transformé en top paire grâce à cette dernière carte.

Un gros coup de perdu ; le premier depuis longtemps dans ce tournoi.  Cette tournure ne fit pour autant pas osciller ma résolution. J’avais toujours un stack d’une trentaine de blindes ; et mon agressivité qui infectait la table n’allait pas pour aussi peu se désister.

Pour preuve, peu après, tandis que j’étais en petite blinde, le joueur au bouton open-shova pour neuf blindes. J’ouvris K-9 offsuit, et me basant sur l’un des apprentissages de la journée dans le livre de Jonathan Little, je choisis de prendre le spot et gamble, doublant la mise pour repousser la grosse blinde qui restait à parler. Perdre et descendre à un stack de vingt blindes n’était pas si dramatique ; gagner et monter à plus de trente-cinq blindes, en revanche, m’aurait permis de jouer beaucoup plus aisément par la suite. L’élément qu’il me manquait ici fut donc la chance ; et alors que j’espérais tomber contre une modeste main comme Q-J, K-5 ou une autre de ce genre, je me retrouvai contre K-10 ; et aucun neuf ne vint à mon secours.

Vingt-et-une blindes restantes, puis dix-huit après plus d’un tour de table sans jouer, et j’ouvris A-10 offsuit UTG+2. Mon impression fut que je demeurais intouchable malgré les quelques coups précédents : j’avais joué tout ce tournoi concentré comme un pilote, et malgré les risques pris, je soutenais avec raison mes décisions ; et ici je m’élançai de nouveau, choisissant que cette main était un bon candidat pour open-shove : trop forte pour coucher avec un stack de la taille du mien ; trop faible pour relancer et payer face à un 3-bet ; forte mais peu jouable si nous venions à voir un flop qui ne m’avantageait point multi-way : j’open-shovai donc, pour voler les blindes, et éventuellement gagner un bon coup si l’on me payait avec un pire as ou un bon roi. Certains scénarios m’avaient cependant échappé : comme celui de me faire payer par un joueur au stack plus gros que le mien, qui se trouva armé d’une paire d’as au bouton.

Le chemin du retour fut plus désolant que les autres, et la déception plus sensible. Si j’avais pu trouver un circuit vide dans lequel conduire en boucle, j’y serais resté la nuit entière. La vitesse me permettait de m’oublier ; d’oublier que j’étais aveuglé par une jeune arrogance, et que j’avais couru une course entière sans penser à regarder vers l’arrivée. Ces joueurs passifs, peureux, dont je me moquais intérieurement étaient encore au bord de la mer, jouaient toujours en s’approchant des places finales — je m’en éloignais, et pour combien de temps encore ?

J’avais à profiter d’un jour de repos le lendemain, dimanche. Le soleil anima les conversations autour du barbecue, et les bières et les joints les rendirent plus agréables encore.

Plusieurs courses hippiques étaient prévues en fin de journée. De dix-sept heures à dix-neuf heures, diverses préparations rythmaient la vie du paysage tout près des canapés sur lesquels nous étions installés ; puis, avant la course, le premier canter me donna une première impression du spectacle qui allait se dévoiler devant nous.

Ma famille, déjà accoutumée à ces événements, — même les petites filles qui avaient déjà vu des dizaines de courses avant celle-ci — n’était pas aussi absorbée par l’agitation de l’autre côté du grillage. Le coup de feu du starter, pour ma part, attira toute mon attention vers ce sport que je n’avais jamais vu d’aussi près ; et avec une dévorante curiosité je notai l’attitude des jockeys dans leur casaque, les sons rugissants de leurs cris et de leur cravache au contact de la peau ferme des chevaux, et l’intense excitation qu’une course aussi éphémère provoquait à la fois chez les coureurs et chez les parieurs dont on entendait les exclamations depuis l’autre bout de l’hippodrome.

Je pus assister à un total de trois courses au cours de la soirée : j’essayai pour chacune de prendre la mesure des écarts entre les plus rapides étalons et les plus lents. Lors de la dernière course, un cheval se blessa et ne put la finir : le jockey, descendu de la selle, le raccompagna jusqu’aux stalles, où l’on ne le vit plus.

Après les dernières courses, le passage de quelques véhicules par-dessus les pistes ; l’extinction des lumières éclatantes ; et en même temps mon cousin et sa femme conduisirent leurs filles au lit bien que l’école ne les attendît point demain matin.

Ma tante alla se coucher aussi, redoutant la fatigue au travail qui pourrait la surprendre le lendemain. Je montai alors dans ma chambre. De ma fenêtre, on voyait mieux les stalles, et la soirée que je pensais achevée ne l’était pas pour tout le monde. Un camion semblant ambulancier n’était pas garé loin ; un seul cheval demeurait, avec une petite troupe d’hommes autour — je ne reconnaissais aucun jockey parmi eux, seulement un ou deux docteurs et d’autres habillés plus cordialement.

Ils soignaient le cheval blessé, me dis-je ; et sans être trop accablé par la blessure à priori superficielle de ce cheval qui arrivait encore à marcher, j’allai m’incruster dans le lit que l’on m’avait prêté, dans l’ancienne chambre de mon cousin. J’essayai de repenser un instant au tournoi du lendemain, qui se déroulerait de nouveau à Bandol : j’allais avoir une journée entière à ma disposition pour invoquer mes meilleurs états d’âme, ma plus grande rigueur et une concentration sans faille, donc je prévoyais les moyens les plus adéquats pour y arriver. Tandis que je me perdais dans mes réflexions, un coup de revolver survint pour m’interrompre. Étant trop loin des quartiers Nords pour que ce fusse un règlement de comptes, je me levai et me dirigeai vers la fenêtre : il n’y avait aucun doute, les courses étaient finies. Je regardai la stalle, le seul lieu où l’on trouvait encore de l’activité. Les soignants avaient décampé, et une nouvelle camionnette arrivait tout juste ; et tout ce temps je ne voyais plus rien du cheval, jusqu’à ce que les portes arrières du véhicule fraîchement arrivée s’entre-ouvrent, et que dedans on y apporte le corps sans vie de l’étalon qui s’était blessé tout à l’heure.

Je pris du temps à m’endormir ; pourtant, les yeux pleurants peut-être, serrant fermement la couverture pour me protéger de la cruauté du monde, ce n’était plus à la journée de demain que je pensais.

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