4 – Perdre le moins possible

4 – Perdre le moins possible

Je redeviens fumeur passif le temps d’une soirée. Assis à une table de 1/2 à Lausanne, je suis positionné entre deux pompiers qui font tourner des joints de shit dont les odeurs agressent mon nez. La table est détendue ; on y compte huit joueurs, parmi lesquels beaucoup d’amateurs qui n’ont cavé que 100 francs.

Après plus d’une semaine sans jouer, cette soirée marque mon retour aux tables, qui pourrait mieux se dérouler : en deux heures de jeu, je n’ai eu que très peu d’action et aucune impulsion de bonnes cartes ne vient aider mon stack à grossir, où à maigrir moins rapidement. Il semble que la Fortune n’ait pas apprécié l’abandon que je lui ai fait souffrir.

Je n’y pouvais rien pourtant, ou bien pas grand-chose. Plusieurs soirs d’affilée, c’était ma voiture qui dormait chez ses mécaniciens et me laissait sans mode de transport. Le reste du temps, mes dispositions inflammables me gardaient d’aller brûler mon argent sur le tapis vert. Une humeur exécrable ne vous empêche pas de gagner, mais une fois que vous commencez à perdre dans un tel état, les pertes ne sont pas aussi minimes qu’elles devraient l’être — et je connais mes tendances à trop vite me détacher de la vue d’ensemble sous de grises émotions. Aujourd’hui le ciel n’était pas moins nuageux, mais je me suis forcé malgré tout à venir jouer : le field ici est plus soft qu’autre part, l’ambiance sympathique, et la nourriture offerte.

Il est 20 heures et les sandwichs qui nous avaient été préparés ont tous fini d’être engloutis. Le jeu reprend.

Il y a option à la table, posée par l’un des seuls joueurs qui a cavé plus de 200 francs au départ. Tout le monde fold avant moi et j’ouvre au bouton :  

86.

Il reste trois joueurs à parler et si je décide de relancer, à cause de l’option, il faudra que je vise les 12 francs : cela fera un peu trop grossir le pot à mon goût pour cette main, surtout si le joueur UTG se décide à 3-bet. Avec 250 francs, je couvre les trois joueurs restant, et choisis de juste call en vue de payer si un autre joueur relance ; sinon je ferai grossir le pot plus tard si le board me convient.

Après moi, la SB paie l’option, le joueur en BB se couche, et le joueur UTG relance à 15 francs. En position, je paie facilement, et la SB aussi.

Il y a 47 francs au milieu et le flop vient :

9♠ 54.

Check de la SB, et le joueur UTG fait suite à son agression en misant 20 francs. La parole me revient et plusieurs options se présentent — folder est la moins intéressante d’entre elles. Je peux float, tenter de réaliser mon équité avec ma gutshot et les carreaux en backdoor, en comptant sur la côte implicite et potentiellement bluffer par la suite si le run-out est opportun. Sinon, je peux relancer sur ce flop qui touche bien ma range perçue pour gagner le pot tout de suite — ou toucher le gros lot si je me fais payer et qu’un 7 sort.

Plusieurs raisons me font pencher vers un simple call : le joueur en SB n’est pas très agressif et relancera très rarement si je call, tandis que le joueur UTG qui a misé n’est pas des moins combattants. Le fait qu’il ait posé un straddle a possiblement empoisonné nos réflexions et je m’attends au pire : j’ai vu un bon nombre de joueurs, solides ou non, prendre des lines plus déviantes qu’un délinquant sexuel dans l’unique but de défendre leur option. Par expérience, je lui impute un ratio bluff/value biaisé par son straddle, mais si mon adversaire est conscient de cela, il pourrait à son tour s’imaginer que je suis plus souvent en bluff si je relance ici — et je ne l’imagine donc pas cesser de se battre pour ce pot aussi facilement. De plus, je jouis toujours de la position absolue dans ce coup, et pourrai tranquillement évaluer mes options à la turn.

Je paie, SB fait de même, et la turn vient :

(9♠ 54)- 9.

SB check, et plus peiné UTG fait de même. Le pot fait 107 francs et la turn m’ouvre un tirage carreaux en plus de ma ventrale. UTG n’a probablement pas de 9 : j’interprète son check comme un give-up chagriné après deux tentatives de bluff avec air. Le joueur en SB pourrait avoir beaucoup de mains qui ne détiennent pas de 9 non plus — avec un stack d’une cinquantaine de blindes et sans réelles bases théoriques, préflop il aurait pu payer depuis la SB avec des petits as suités, qui pourraient lui donner un tirage quinte ou une paire de 4 ou de 5 : ce sont ces mains que je vais cibler pour le semi-bluff que je prépare, lourd de 80 francs, annonçant résolument que j’ai un 9 et qu’il faudra être prêt à payer pour prouver le contraire.

Le joueur en SB fold rapidement. UTG, quant à lui, me fait savoir qu’il a une vraie main, et qu’il n’est pas prêt à folder tout de suite. Il hésite, tergiverse et hésite encore, répété que ça n’est pas possible, une telle turn… Il se sait vaincu, sait qu’il doit folder : il est pleinement conscient que c’est la chose à faire — jusqu’à ce que…

Pendant tout le long de la main, le joueur en BB qui s’était couché préflop fumait paisiblement son gras joint de shit ; et sur cette turn devant ma mise, pour aider son ami dans sa prise de décision, il lui tend ce calibre enrobé d’une feuille brune :

— Le joint de la force, fume dessus, lui conseille-t-il.

Mon adversaire accepte ce cadeau et reprend sa réflexion, rythmée par les mouvements de la fumée qu’il expire — et après deux bouffées, il craque. Tapis annoncé, résigné, convaincu d’être perdant : mon adversaire pense me faire don de 200 francs en jetons. Je n’imagine pas que mon tirage est assez bon pour payer : Il me faut rajouter un peu moins de 120 francs dans un pot qui en fait déjà 380. Alors j’encaisse la perte sans chasser de carreau ou de 7, et mon adversaire montre une paire de rois, fier de la résilience de ces barbus.

— Je me suis dit que peut-être un roi tombe à la rivière et je prends tout ! Sinon je sais que je peux pas payer !

La main aurait été plus facile à décrypter s’il n’avait pas posé de straddle, je me dis pour me consoler. Face à une relance UTG j’aurais agi avec plus de précaution, mais à travers son option le poison avait été versé dans mes pensées ; et je ne pouvais pas l’imaginer avec une si forte main.

La partie continue : malgré les coups durs je ne peux pas gagner si je ne joue pas. Mais de la même manière qu’aucune carte ne vient soulager ma cave anorexique, mon humeur ne trouve pas en moi les sentiments qui suffiraient à l’alléger. Les joueurs se connaissent pour la plupart et rigolent entre eux et avec le croupier ; moi aussi les ai quasiment tous vu plusieurs fois, pourtant je ne trouve pas ma place. Ce soir je n’ai pas même la force de la chercher : regrettant de m’être déplacé, je reste assis, assujetti et mis à nu par les cruels vents de la Chance qui pourraient m’échauffer s’ils me soutenaient ; en attendant qu’ils se ravisent, je pense déjà au retour.

Ce soir, pour la dernière fois je pourrais rouler avec ma voiture dans la légalité. Des soucis imprévus se sont additionnés avant que je puisse valider le contrôle technique, et m’occuper d’eux impliquerait trop de frais que je ne pourrais pas digérer. Il a fallu que je renonce à la réhabiliter alors même qu’elle roule à peu près parfaitement : les problèmes accessoires de rouille et de pollution ou d’électroniques sont nombreux, m’échappent et me dépassent. Je prévois de la ranger, possiblement au chaud, en attendant d’économiser les sous qui suffiront à la remettre en état. En attendant, à partir de minuit, le contrôle technique sera dépassé et l’assurance deviendra inopérante — et ce malgré les pneus hivers neufs que j’ai fait poser dessus il y a deux semaines.

Il faut apprendre à vivre avec cet optimisme parfois délirant, la cause de bien des défaites aux tables autant qu’en dehors.

♠  ♦  ♣  

Quelques tours plus tard, le hijack qui est un bon joueur très tight relance à sept francs. Le bouton call, et en SB j’ouvre :

J♠ J♣.

Je choisis de 3-bet, même si j’imagine qu’un call pourrait convenir contre l’ouverture d’un joueur tight. Je relance donc à 30 francs, et après moi la BB couche, hijack aussi, et seul le bouton, avec un stack de 160 francs, paie après un semblant d’hésitation — je me souviens alors qu’en arrivant il racontait son après-midi passé dans un restaurant à boire avec des clients pour un déjeuner d’affaires. Âgé de la vieille trentaine, il semble quelque peu compétent mais je lui attribue un sens du discernement atténué par les effets de l’alcool. Pour payer ici, je lui trouve un éventail de mains très réduit : des pocket pairs en majorité et possiblement des bons connecteurs suités. Le flop :

5A 5.

C’est à moi de parler. Je n’aime pas tant ce flop, mais ma lecture préflop reste la même : j’imagine chez mon adversaire bien plus de paires intermédiaires, allant de 6-6 à 10-10, que d’as. Alcoolisé, pourra-t-il les coucher aussi rapidement, sur un flop qui me rate une partie du temps si je peux 3-bet en bluff ? Je finis par conclure qu’il y a de la value à prendre ici, et que checker serait une erreur. Le pot fait environ 70 francs et je mise 30 de nouveau.

Mon adversaire prend une pose philosophe : il cherche à déceler la vérité qui se cache derrière ma mise. Son dos est collé droitement à son dossier, ses bras forment un rectangle allant de son abdomen à son menton, et une main lui sert à se caresser la barbe. Est-ce le reste d’alcool dans son sang qui le rend si pensif ? Je me demande avec quelles mains il peut se poser de si préoccupantes questions. J’ai du mal à le déterminer, mais à ma grande surprise il décide de relancer à 100 francs, laissant 40 francs à son stack.

Je ne comprends pas : s’il avait un as, il devrait avoir peur de relancer tant j’ai le droit d’avoir A-K ; puis pourquoi se laisser 40 francs derrière ? Jouerait-il un tirage coeur de cette manière ?

Je n’imagine pas des as moins bien kickés que A-J relancer ici ; de plus, ma mise n’étant pas énorme, je le vois davantage payer avec un tirage cœur que relancer. Il lui reste les paires intermédiaires, et son alcoolémie supposée m’entraîne à lui inférer un raisonnement que seuls les joueurs sans connaissances théoriques, notamment alcoolisés, peuvent régulièrement démontrer. L’ayant vu se poser beaucoup de questions avant de relancer, je me représente ainsi le cheminement qui a dû traverser ses pensées :

— Soit il a l’as, soit il ne l’a pas… Avec ma paire, je bats tous ses bluffs… Mais si je ne fais rien, je serai obligé de me coucher s’il continue à miser… Vu qu’il est peut-être en train de bluffer, je vais essayer de gagner le pot tout de suite… !

La frontière entre bluff et value est brouillée par ces profils qui s’attachent à des mains assez pour envoyer tapis dès le flop, mais pas assez pour payer trois fois, flop turn puis river.

Essayant de démêler le vrai du faux à mon tour, je compte que je dois rajouter 70 francs pour payer sa relance, 110 francs pour le mettre à tapis, ce qui revient essentiellement au même. Le pot fait déjà 190 francs. Mon read me semble plausible : quelques fois je ferai face à A-J, A-Q ou plus rarement A-K, mais assez souvent des paires de dix, de neufs ou autres. Commit, je relance alors à tapis, et mon adversaire est saisi d’un désenchantement palpable — mais il paie quand même. Son mécontentement devant mon tapis me réconforte dans l’idée que j’ai la meilleure main : la turn et la river ne font rentrer aucun cœur, et je montre ma main. Il regarde ma paire et s’exclame :

— Ouh ! J’ai serré les fesses en payant quand même !

Il montre son jeu : A♠ 4♠.

Manifestement mon read était à côté de la plaque. Étais-je si loin du compte ? Y a-t-il un univers parallèle où cette main s’est achevée avec ma victoire, contre 9-9 ou 8-8 ? Je ne peux que l’espérer. C’est plus simple qu’admettre une erreur aussi grossière : payer un tapis avec une paire de valets sur un board qui montre un as, je l’ai fait une fois par le passé et pensais avoir retenu ma leçon — apparemment pas.

Je continue à perdre comme si j’avais oublié comment faire pour gagner. Avec ma tête de mort et des pensées noires qui déteignent sur le décor, j’ai tout d’un drapeau pirate — et la défaite ronge les os de mon crâne.

Même sans l’aide de ces mains problématiques, ma bankroll a pris un coup récemment  : pour remplacer la XM sur le point d’expirer, j’ai fait avant-hier l’acquisition d’une nouvelle voiture, moins chère, que j’ai récupérée avec un vice caché malgré le contrôle technique récent qui l’accompagnait. Je ne demandais qu’à trouver une voiture qui ferait taire les maux de tête que m’incombe l’entretien de la XM, pour que je puisse continuer à faire mes kilomètres et aller jouer l’esprit évidé de ces tracas mécaniques — mais même une tâche aussi anodine doit enfanter son lot d’anicroches.

Je me retrouve ainsi coincé avec une voiture condamnée à aller de l’avant à cause d’une marche arrière non fonctionnelle, impossible à réparer immédiatement à cause des fêtes et des vacances que s’offrent tous les garages de la région.

— Si tu voulais une voiture sans problèmes, il fallait chercher pour cinq, six mille euros ! m’expliqua le vendeur.

Comme au poker, j’aurais besoin de meilleures cartes pour arrêter de perdre — une meilleure carte de crédit aurait fait l’affaire.

♠  ♦  ♣  

La soirée continue sans que Fortune ne repose ses yeux sur moi. Il est environ 22 heures. J’ouvre une bonne main après une seule relance du bouton à 10 francs :

K Q.

Plutôt que 3-bet, je décide de call avec cette main qui joue très bien postflop et qui domine une partie de la range très loose d’une relance au bouton. La grosse blinde call aussi, et à trois nous voyons le flop suivant :

K54♣.

Nous checkons jusqu’à laisser le bouton parler, et ce dernier exécute sa mise de continuation : 20 francs dans un pot qui en fait 30. Je ne vois pas trop d’intérêt à relancer avec ma main qui pourra facilement encaisser plus de pression par la suite, donc je paie ; la BB fait de même. La turn :

(K54♣)- 8♠.

Je check de nouveau, et mes deux adversaires pareillement. La rivière vient :

(K54♣- 8♠)- Q.

Premier de parole, ce spot complexe stimule tous les recoins de mon intellect tant j’aime cette river autant que je la déteste. Si quelqu’un a les cœurs, je devrai payer au moins 70 francs pour vérifier les papiers ; pourtant ma double paire pourrait extraire de la value sur un bon nombre de combinaisons chez mes adversaire, des mains qui en majorité ne s’aventureraient pas à miser maintenant que trois cœurs sont exposés.

Finalement je mise 35 francs dans ce pot qui en fait 90, pour me faire payer par des rois — il faudra néanmoins que je fold si je fais face à une relance.

La BB paie : à priori c’est une bonne nouvelle. Vient le bouton, qui tout de suite relance à 100 francs. C’est là le même joueur qui s’était régalé de mes jetons avec son A-4 suité tout à l’heure — mon envie de revanche refait surface mais j’arrive à la contenir, et conformément à mon plan d’action je me résigne à folder. La BB paie et le bouton montre J9pour une flush. Le payeur dira qu’il avait deux paires aussi, sans les montrer.

Aurais-je pu remporter le coup si j’avais appliqué plus d’agression ? Ou bien ai-je perdu le minimum ? La ligne est difficile à tracer, donc j’arrête d’essayer et me concentre sur les mains qui suivent, en prenant le temps d’annoncer mon départ dans une demi-heure. Mon humeur est trop grave et ma passion trop absente pour continuer à endurer des coups comme celui-ci.

Dans ces derniers temps, j’ouvre au hijack :

A♠ 10.

Tous se sont couchés avant moi, donc j’ouvre les enchères avec une relance à huit francs. Je me fais payer par quatre joueurs, dont les deux en blindes. Le flop vient :

K♠ Q♣ 6♠.

La parole me vient après que les blindes checkent, et ma main me semble être un bon candidat pour c-bet sur ce board qui m’avantage fortement. Si besoin est, je suis prêt à envoyer deux voire trois barrels car je sais que des dames pourront se faire collantes. Dans un pot de 32 francs je mise 25, et tous couchent sauf le joueur en grosse blinde, plus formé au poker que le reste de la table, et qui joue avec une profondeur de 400 francs et quelques. Il reste à mon stack 200 francs après cette mise au flop, pour un pot qui en fait maintenant 82. La turn :

(K♠ Q♣ 6♠)- 4.

Mon adversaire check, et j’exécute le deuxième acte de mon plan en misant 70 francs. Je veux faire coucher les dames et c’est pour moi le meilleur moyen d’y arriver, en m’appuyant sur le fait que mon adversaire est serré et que mon image de bluffeur s’est amoindrie ces derniers quarts d’heure.

Cela dit, voyant que je joue encore 130 francs derrière, plutôt que payer ou coucher mon adversaire préfère relancer à tapis : m’obligeant à renoncer au pot, sans que je n’arrive à déterminer s’il s’agissait là d’un play standard ou d’un spew de ma part. Quand la défaite s’introduit chez vous, elle tend à guider jusque dans votre salon son animal de compagnie : le doute.   

Il demeure que je suis soulagé d’atteindre la fin de la session. J’en ai assez de perdre ; et je ne peux pas perdre si je ne joue pas. Je termine la journée avec 100 francs en jetons, soit une perte de 400 francs. Je remercie l’hôte et salue les autres joueurs avant de m’éclipser. Il n’est pas minuit : la XM est encore valide et au moins là je ne risque pas la défaite au cours d’un contrôle par la police ou la douane.

Dans une semaine environ, je ferai réparer la marche arrière de ma nouvelle voiture. La semaine qui suit, je devrai partir à Bruxelles pour un ultime examen d’espagnol qui me permettra d’obtenir pour de bon mon bachelor. Il est peut-être préférable que je me concentre sur ces deux victoires à saisir avant qu’elles ne se transforment elles aussi en défaites additionnelles. Je retournerai jouer quand j’aurai réappris à gagner d’abord dans la vie ; ensuite j’essaierai à nouveau aux tables. Autrement, les soirées à venir sont vouées à me sembler plus froides et plus revêches qu’elles ne le sont déjà cet hiver.

Dans Le Seum D'Un Semi-Pro

3 – Routine & anarchie

3 – Routine & anarchie

* Prénoms d’emprunt

Cette nuit n’était pas parmi les plus calmes pour mon sommeil. Il est 11 heures 30 quand je me réveille naturellement, et j’ai au moins pu dormir huit heures, c’est le principal. En enfilant mes chaussettes, je découvre sur ma cheville gauche une plaie qui m’irrite au moindre contact. Une croûte commence déjà à se former — à quand cette blessure remonte-t-elle ? Quelle en fut la cause ? Je ne sais pas répondre : les pieds couverts d’ordinaire, il ne me semble pas avoir traversé de champ de ronces récemment. Tant pis. Je range mon pied dans ma chaussette quand même, et sûrement je trouverai la réponse dans la journée si la question continue de me turlupiner.

Comme hier, la journée se fera courte entre mon réveil et mon départ pour Montreux. Nous sommes dimanche et je m’apprête à conclure cette fin de semaine où j’ai presque travaillé à plein-temps. J’ai été jouer à Lausanne jeudi, en 1/2. 60 kilomètres à l’aller et encore au retour pour gagner 180 francs ; parti de chez moi vers 19 heures, je suis rentré à 2 heures 30 et me suis couché vers 3 heures.

Le lendemain j’ai été à Lausanne encore, dans un autre endroit où l’on jouait en 1/1. Parti de chez moi à 17 heures 45, j’ai joué cinq heures et suis parti en même temps que la room fermait, à 1 heure du matin, perdant de 100 francs. Au lit à 2 heures 30.

Hier fut une journée plus longue que les précédentes : la room du casino de Montreux, à 90 kilomètres de chez moi, ouvre ses portes à 16 heures et j’y arrivai juste après l’ouverture pour éviter de passer trop de temps en liste d’attente. Parti de chez moi a 14 heures 45, la circulation était absurdement ralentie à cause d’un accident sur l’autoroute ; j’ai donc joué six heures après deux heures d’attente, et suis parti de Montreux à 1 heure 30 avec un bénéfice de 230 francs. Chez moi à 2 heures 45, au lit à 3 heures 30. J’ai oublié de dîner.

Aujourd’hui, réveil à 11 heures 30 et départ prévu à 15 heures 15 : le dimanche, les tables de poker se font moins désirer et même la première peut mettre jusqu’à une heure à ouvrir avant que six joueurs ne se présentent.

Je suis en train de boire ma deuxième tasse de café quand sonnent les coups de midi. Je n’ai malheureusement plus de biscuits pour mon petit-déjeuner donc je compense en mettant davantage de sucre dans mon café ; j’attendrai une heure ou deux pour manger.

Le soleil tombe à pic pour rayonner à travers ma fenêtre, jetant ses lueurs sur mes murs en même temps que les sons californiens les font vibrer. Je passe un temps à dénicher des morceaux de G-funk pour les télécharger et les ajouter à ma playlist dédiée,  pour capturer l’énergie et le groove qui suffisent à vitaliser les longs trajets jusqu’au casino.

Sur mon bureau je rapproche vers moi le plateau en carton sur lequel je range tous les ingrédients pour rouler un joint, et sur lequel les miettes séchées de ces derniers jours s’accumulent, se multiplient presque. C’est de la CBD que je roule, à mes yeux préférable à l’herbe normale, agrémentée de THC et qui sert de cheval de Troie pour toute une myriade d’effets psychoactifs que je ne tolère plus. Vêtu de mon manteau, je continue mon écoute d’un rappeur de Long Beach à la fenêtre de ma chambre, vulnérable à la froideur de l’hiver pendant que je fume.

Je suis de nouveau dans mon lit à 13 heures, non pas pour siester mais pour résoudre quelques nonogrammes et quelques killer sudokus dans le plus grand des conforts. Les ventres creux de la journée où l’ennui montre le bout de son nez sont facilement comblés par ces puzzles, plus vertueux et moins polluants pour l’esprit que les réseaux sociaux, je suppose. Des algorithmes logiques supportent mon raisonnement pour chaque case que je remplis, rien n’est laissé au hasard et je m’évertue à battre mes records de vitesse. Tous les jours, trois quarts d’heure par jour en moyenne, répartis à différents moments de la journée, depuis peut-être des années maintenant — de quoi rendre jalouses mes tentatives d’exercer un sport physique sur une longue durée.

J’enchaîne avec une douche avant de me faire à manger ; puis j’achève mon déjeuner avec un nouveau café. Il est maintenant 14 heures 45, et j’attaque cette dernière demi-heure où je n’aime rien faire tant l’heure de départ me fixe du coin de l’œil. Je n’ai pas le temps de jouer à Yakuza 0, à peine le temps de regarder un épisode de Jojo’s, ni le temps de réviser mon espagnol sérieusement. Je me résigne à survoler une des dernières sorties de rap francophone ; et rapidement il est l’heure.

Je mets des vêtements plus citadins et prends la route. En partant je remercie le soleil qui brille ; grâce à ses rayons chaleureux ma voiture ne peine pas tant à démarrer. Il ne fait malgré tout pas assez chaud pour rouler fenêtres ouvertes — les chants de Nate Dogg n’ambianceront que moi sur le chemin jusqu’à l’autoroute. Tant pis pour les nombreux promeneurs ou simples piétons qui abonderont sur les trottoirs en cette radieuse fin de week-end.

Cela dit, Nate Dogg se fera entendre par d’autres : je fais monter deux jeunes auto-stoppeuses — elles me diront qu’elles sont au collège — qui se dirigent vers Ferney-Voltaire, la ville frontalière que je traverse pour arriver en Suisse. Je les accueille avec fierté à bord de ma berline : les enceintes sont neuves, les sièges confortables, et l’intérieur de la voiture est à peu près rangé — hormis une pile de CV jamais distribués qui traînent sur la banquette arrière. J’atteins sans tarder leur destination et les dépose pendant qu’elles me remercient.  

— Ça sera à vous de prendre les gens en stop quand vous aurez une voiture ! je les préviens.

Au feu rouge après les avoir déposées, je me dis qu’il était peut-être précipité de leur faire cette remarque, elles qui conduiront dans trois ans au minimum. Peu importe : il faudra bien qu’elles réalisent que tout est cyclique dans la vie, les boucles se bouclent et à un moment ou un autre il faut redonner ce que l’on a pris — c’est de l’alchimie.

La route se fait facile et agréable en Suisse, rapide même. J’arrive à Montreux en avance, et en marchant jusqu’au casino je me souffle quelques rappels basiques par rapport à mon jeu. Des rappels stratégiques : je pense aux mains à problèmes les plus récurrentes qui demandent toujours un peu de réflexion, au moins lorsque l’on s’impose de prendre en compte les profils adverses. A-J dépareillé, UTG+2 après une relance UTG : Dans quel cas call ? Dans quel cas 3-bet ? Après une amassée de calls, J-7 suité, check ou squeeze depuis la grosse blinde ?

Je me rends compte que je n’ai presque pas pensé au poker de la journée ; pourtant je suis là, à 90 kilomètres de chez moi, prêt à jouer.

Nous nous marchons presque dessus avec un autre joueur qui arrive au guichet de poker à la même heure que moi exactement. Julien* nous accueille en faisant signe à un croupier de mettre en place une table qui n’attendait qu’un joueur pour ouvrir.

Il compose numéro après numéro depuis le téléphone sur son comptoir, et peu à peu les joueurs se ramènent. Nous sommes sept, et je reconnais un seul de mes adversaires, Luzlim*. J’ai joué une fois contre lui, à une partie privée à Lausanne il y a une ou deux semaines, et sa coupe de cheveux a vraisemblablement marqué ma mémoire car c’est grâce à elle que je l’ai directement reconnu aujourd’hui. De long cheveux qui ondulent vers l’arrière comme s’ils étaient gominés, pourtant en faisant face à des décisions difficiles en jouant, j’avais remarqué son habitude de se décoiffer avec frénésie, pour qu’ensuite sa chevelure, de sa propre initiative, retrouve sa lisseur magiquement en se rabattant vers l’arrière. Âgé peut-être de quelques années de plus que moi, il avait fait preuve de bonnes lectures et d’une agression maîtrisée, pas aussi timide que celle d’autres jeunes joueurs que j’ai pu croiser : un bon joueur, en bref, assis en face de moi.

Les cinq autres joueurs semblent aujourd’hui plus combatifs que d’ordinaire : ils n’ont pour la plupart sûrement pas la trentaine, et seulement un homme de la cinquantaine est assis deux places à ma droite pour équilibrer le tout avec son jeu qui devrait être plus passif que les autres.  

Le ton est au repos quand la partie démarre. Les batailles pour des masses de jetons ne viennent pas tout de suite ; je joue quelques mains sans que rien de trop hors-du-commun ne se passe. J’ai dû abandonner un pot ou deux lors de cette demi-heure ; quelques check/folds au flop depuis ma grosse blinde ; et quelques pots aussi que j’ai ramassés en faisant suite à ma relance préflop. Mon tapis stagne mais j’use de ces premiers instants de la partie pour repérer les tendances de mes adversaires.

La table est silencieuse la plupart du temps. Les joueurs ont l’air d’être des tempéraments attentifs, qui ne s’étendent pas beaucoup socialement — et je ne fais pas exception. J’essaie malgré tout d’afficher sur mon visage une légèreté sûre d’elle-même pour montrer que je suis disponible à toute communication, et non pas atteint d’un pesante sériosité. Mais rien n’y fait : on entend peu de blagues, les interactions sont courtes et ponctuelles, et le croupier est le seul qui fait un effort tangible pour rendre l’expérience un peu plus interactive pour tout le monde.

Le jeu du plus âgé d’entre nous est conforme à mes attentes : il cherche à voir des flops avec ses pires mains sans jamais les relancer ; puis il ne relancera qu’en ayant touché deux paires ou mieux.

Parmi les joueurs restants, l’un se démarque grâce à un air plus grave mais aussi plus cordial : assis sur ma droite, il semble connaître le croupier et Julien depuis quelques temps et leur parle familièrement ; il est habillé dans des couleurs sombres, avec un pull à capuche et des airpods dans les oreilles ; et son bras est recouvert d’un tatouage imposant par ses dimensions et sa qualité.

Les trois derniers joueurs ont à peu près le même âge que Luzlim. Celui assis juste à ma gauche fait preuve d’un bon degré d’agression et sa volonté d’en découdre pour les jetons est flagrante. Pourtant je perçois pendant ses coups un certain inconfort difficile à décrire :  après avoir misé, il a tendance à se tourner vers son adversaire en le regardant comme s’il se demandait authentiquement comment celui-ci allait réagir — j’en conclus que l’anticipation n’est pas son point fort.

Les deux derniers joueurs ont un jeu bien plus amateur : ils relancent peu préflop malgré le nombre de mains qu’ils jouent, paient fréquemment depuis les pires positions et couchent énormément de mains postflop. La table est finalement plus jouable, ou plus rentable, que je l’imaginais en m’asseyant.

Je joue au moins une main digne d’intérêt pendant cette première heure tranquille. J’ouvre au bouton :

Q♠ 10♠.

Il y a option à la table à 4 francs. Avant moi tout le monde s’est couché, et je relance à 13 francs. Le jeune joueur agressif que je découvre encore call depuis la small blinde, et les deux derniers joueurs se couchent rapidement leur tour venu.  Le flop :

Q 52♠.

Le joueur en SB check et je décide de miser très petit pour me faire payer par un maximum de hauteurs : si mon adversaire a une dame, je suis forcément battu étant donné la range de mains qui paierait préflop depuis la small blinde. S’il n’a pas de dame, ce qui est largement plus probable, je suis loin devant et je n’ai qu’à avoir peur d’un roi ou d’un as à la turn, soit deux cartes sur treize. Je mise 9 francs dans un pot de 32 francs, en laissant volontairement transpirer une hésitation factice avant de saisir mes jetons.

Mon adversaire ne tergiverse pas longtemps avant de relancer à 30 francs. Un call facile contre ce joueur agressif, chez qui les mains qui relanceraient en value ici se compte sur le pouce et l’index : 5-5 et 2-2 — même A-Q ne s’aventureraient pas aussi aisément à relancer car je pourrais potentiellement détenir A-A ou K-K ici. En revanche, avec un tas d’autres mains qui ont du potentiel avec des tirages backdoors ou des overcards, il aurait pu voir dans ma mise puante de faiblesse l’opportunité de me voler le pot directement. J-10peut-être ? 8♠-7♠, A-4? Je call et la turn vient :

(Q52♠)- 9.

Une bonne carte pour moi : elle ne change rien à ses mains qui sont en value, mais c’est une carte qui va donner de l’équité à de nombreux bluffs qu’il aurait pu relancer au flop. S’il mise, je suis à peu de choses près obligé de payer. La décision est d’autant plus facile que mon adversaire décide de miser 35 francs seulement dans un pots de 92 francs. River :

(Q52♠- 9)-  8♠.

Le pot fait 162 francs et je me réjouis de jouer cette river avec la position sur mon adversaire ; pour autant je n’aime pas cette carte qui fait rentrer quelques quintes. L’indécision me saisit alors que je fais face à une ultime mise de 105 francs de la part de mon adversaire. Il ne me reste qu’à réfléchir ; en terme de combos, quatre fois J-10 suités, quatre fois 7-6 suités font huit combos seulement de quintes. Il faut que je me souvienne du profil de mon adversaire, qui s’était montré agressif à plusieurs reprises déjà — aucune de ses grosses mises n’avait été suivie d’un showdown cependant. En réfléchissant je tente de l’observer, et rapidement toutes les considérations mathématiques, de combos et de côtes, déguerpissent de mon raisonnement. Mon adversaire n’est pas un simple pseudonyme avec quelques pixels en guise d’avatar. Il n’est pas non plus un mannequin de cire, et surtout il n’est pas immobile. Ses bras sont agités, font des va-et-viens horizontaux devant lui comme s’ils nettoyaient le tapis. Je continue à l’observer attentivement pour essayer de voir s’il s’agit là d’excitation ou de nervosité et quelque chose d’intéressant se produit quand il s’en rend compte.

Son gobelet vide est posé sur l’extrémité de la table, presque au contact de son torse ; et une fois qu’il sent mon regard, mon adversaire replie ses bras de manière à ce qu’en balayant la table il renverse par inadvertance son gobelet.

Je suis maintenant confiant de pouvoir laisser les mathématiques de côté pour ma décision dans ce coup. Comme dirait Nietzche, le ver se recroqueville quand il a peur : ici, quand il a remarqué qu’il se faisait passer au crible, les bras du joueur ont fui vers la forteresse qu’est son corps, et le gobelet tombé puis rapidement ramassé en est le témoignage. Je call, et le jeune joueur me félicite en jetant ses cartes dans le muck. Je ramasse un pot de 353 francs après que le croupier prenne la part de l’établissement.

Les quarts d’heure semblent s’accélérer : les jeux se désinhibent et plus d’action se découvre sur la table, mais pas pour moi. Je suis forcé de coucher énormément préflop simplement parce que je ne touche pas de cartes. Dommage : des gros pots se construisent, les jetons se négocient et changent de tapis à grande allure. Mon tour viendra ; et effectivement après une longue sécheresse le croupier m’offre un oasis presque trop frais. UTG, j’ouvre

AA.

Je relance à neuf francs et ma mise enclenche une série de folds automatiques, jusqu’au joueur en grosse blinde qui attend le dernier moment pour regarder ses cartes — et elles semblent susciter chez lui un grand intérêt. C’est là le joueur tatoué que j’évoquais tout à l’heure, qui semble jouir d’une certaine ancienneté au casino, et qui depuis le début joue un jeu très tight mais d’autant plus agressif : il avait remporté des coups sans showdowns, à l’issue desquels j’étais incapable de déchiffrer sa main après qu’il ait mis ses adversaires dans des positions plus que difficiles.

Là, face à ma relance UTG, il décide de sur-relancer à 29 francs. Sur le coup j’ai du mal à déterminer les mains avec lesquelles il pourrait se décider de 3-bet en bluff. Est-ce qu’il paiera un 4-bet avec elles si je relance ? J’aimerais gagner un maximum de jetons dans cette main ; donc sans réfléchir plus que cela, en m’imaginant que je pourrais avoir des bluffs que jouerais ainsi, je 4-bet à 75 francs. Mon adversaire avec ses airs de joueur professionnel paie ma relance et nous voyons un flop :

4♣ J♣ 8.

Il check en premier. J’ai à mon avis un value-bet facile : pour payer, il peut avoir beaucoup de valets, beaucoup de paires de dames, A♣-K♣ ou quelques autres tirages flush.  Je mise environ demi-pot : 78 francs, sans avoir de véritable plan pour la turn — j’imagine qu’un trèfle me calmera. Avant d’en arriver là, mon adversaire recule grassement dans son siège et ne cache pas ses troubles et ses hésitations face à la décision qu’il doit prendre. Il a pourtant fait preuve d’une contenance exemplaire ces deux dernières heures. Il semble torturé : en arrière sur sa chaise, il finit par s’allonger sur la tables et étend ses bras comme s’il s’étirait.

— Je suis près de faire un gros fold, là… me confie-t-il.

Je ne réagis pas et fixe le flop en enfermant toute vie à l’intérieur de mon corps, loin de mon regard, pour sembler aussi inanimé qu’un mannequin dans une boutique de vêtements.   

Sa frustration prend voix et il jette ses cartes en les pointant du doigts :

— J’ai fait un gros fold, là ! …

Il attend une réaction, et j’essaie de ne pas trop afficher ma déception — je remarque que tous les autres joueurs sont anormalement curieux de savoir aussi ce que j’avais.

— T’avais les as ? les rois ? un autre des jeunes joueurs me demande.

Je ne réponds pas, mais j’entends toujours mon voisin de gauche articuler son incertitude par rapport au choix qu’il vient de faire.

— T’as fait un bon fold si t’avais le valet, je lui dis avec un ton qui pourrait laisser croire que je bluffais.

— J’ai les dames, moi !

Comment ? Il a couché les dames contre un c-bet sur un flop hauteur valet ?

Je trouve sa frustration trop authentique pour douter de la véracité de ses propos, et instinctivement je le crois sur parole ; sans lui dire ma main, je lui confie qu’il a effectivement fait un gros fold, bien trop gros à mon goût. J’ajoute tout de même pour le flatter que je connais beaucoup de joueurs qui auraient perdu tout leur tapis ici.

— Mais oui ! Tout le monde à cette table ! Mais je te vois coucher depuis tout à l’heure, puis d’un coup t’envoie des parpaings ! Je suis obligé de respecter…

Ce n’est pas tant du respect pour ma qualité de joueur de poker qu’il démontre ici — je ne bluffe jamais dans un tel spot ? Il aurait au moins pu payer une fois… C’est maintenant moi qui suis frustré de ne pas avoir pu extraire plus de value de cette rencontre. Je ferai de mon mieux pour être en bluff la prochaine fois qu’il veut s’essayer à coucher une aussi grosse main.

En fin de soirée, les tapis sont plus gros, les conversations plus soutenues, et les joueurs plus joueurs. J’ai joué peu de gros pots ce soir, et alors que nous approchons 1 heure du matin je commence à réfléchir à quitter la table. En même temps, Luzlim qui s’est fait relativement discret ce soir annonce son dernier tour de table.

— T’es au casino, t’as pas besoin d’annoncer ! lui jette le joueur tatoué.

— Ouais, bah j’annonce quand même, répond-il en jetant un regard au croupier pour le prévenir lui au moins — mais ce dernier aussi l’ignorera à peu près.

En revanche c’est le sort qui lui sourit en retour : une main plus tard, il gagne un pot généreux en touchant brelan avec 5-5 ; juste après il gagne un nouveau pot en dominant son adversaire avec K-Q contre K-J sur un board hauteur roi. Vient son avant-dernière main. Je suis en big blinde, avec un tapis de 365 francs, et j’ouvre

Q♣ 9♠.

UTG paie la blinde ; Luzlim au cutoff relance à 6 francs. Le bouton, la small blinde, moi-même et UTG payons. Nous somme cinq joueurs au flop, pour un pot de 30 francs :

J♠ 6♠ Q.

Check, check de ma part, check. La parole revient à Luzlim qui fait une grosse mise de 27 francs. Le bouton et la SB se couchent et je ne peux que payer. UTG couche donc nous ne somme plus que deux à voir une turn :

(J♠ 6♠ Q)- 5.

Je check et Luzlim mise de nouveau, 43 francs dans 84. Je ne peux pas coucher ma top paire tout de suite : Luzlim est de ces joueurs agressifs qui n’hésitent pas à double-barrell en bluff. Je reconsidérerai mes options à la rivière :

(J♠ 6♠ Q– 5)- K♠.

Cette carte me laisse mitigé : plusieurs scénarios se profilent avec cette overcard qui fait rentrer la flush. Je décide nonobstant de checker : si possible, j’aimerais remporter ce pot de 170 francs sans plus de complications avec ma simple paire de dames. Le croupier se tourne vers Luzlim, et ce dernier décide de miser petit, 50 francs, avec sa mine stoïque et confiante.

Il est difficile pour moi de payer ici, mais la main n’est pas pour autant terminée. Cette petite mise peut représenter tout un tas de mains chez Luzlim, mais parmi elles j’imagine très peu de bluffs, qui auraient sûrement misé plus cher pour maximiser leur fold equity. Puis-je me fier au size de sa mise ? Mon instinct me souffle que je suis contre A-K, K-10, K-Q ou Q-J. Parfois A-10 ou 10-9 peut-être, et hormis ces combos qui donnent quinte, j’arrive à la conclusion que beaucoup des mains qu’il mise en thin value ici ne pourront pas payer une relance considérable— je m’amuse à croire que même une quinte pourrait folder. J’ai le 9 de pique qui bloque quelques flushs et quelques quintes, avec la dame de trèfle qui bloque notamment K-Q, Q-J ; mais ces informations ne m’aident pas tant dans mon raisonnement. Je me décide. Après une réflexion que j’ai fait durer avec une face inerte, je relance à 210 francs. Un peu plus de quatre fois sa mise, pour un pot qui faisait 220 francs avant ma relance. 210 pour gagner 220, le risk/reward me paraît correct, et ma line cohérente car j’aurai joué la plupart de mes couleurs de cette manière.

La joie me gagne discrètement quand je perçois l’hésitation qui traverse Luzlim. Là ! Pris dans ses pensées avec les sourcils froncés, il hausse sa main et l’enfonce dans ses cheveux déjà coiffés en arrière ; comme s’ils étaient faits de soie, il les fait pivoter en même temps que sa paume qui se traîne en long et en large sur son crâne. Il retire sa main ! Et ses cheveux de nouveau se retendent vers l’arrière, se remettent en position comme s’il avait placé à leur arrière un aimant ; j’observe cette curieuse occurrence et me rends compte après un court délai qu’il a payé ma relance au moment où sa main a quitté ses cheveux. Ce call est sûrement une mauvaise nouvelle pour moi — je montre ma paire de dames et lui expose son jeu : 5♠-3♠ pour une couleur.

— Si tu fais tapis je pense que je couche ! m’avoue-t-il, rassuré en voyant mes cartes.

Il me restait environ 295 francs quand j’ai relancé à 210 francs ; peut-être qu’en effet cela aurait été plus judicieux d’envoyer la boîte. Je n’en percevais pas la nécessité car je l’imaginais miser plus chère une flush à la rivière — bien joué à lui, qui essayait de ne pas faire fuir les simples paires de dames comme la mienne.

Les cartes sont déjà distribuées pour la main suivante. Luzlim se couche au bouton et avance ses piles de jetons vers le croupier pour du change. Le croupier compte pile sur pile, décompte presque un millier de francs en jetons.

— Joli dernier tour de table, hein ! je lui lance en rigolant.

Il secoue la tête avec une expression débordée par tant de bénéfices — son tapis était trois fois moins gros il n’y a pas quinze minutes. Puis il se lève, nous salue et s’en va.

Il ne me reste que 84 francs en jetons. Je pensais moi aussi à partir bientôt et je ne m’estime pas assez motivé pour recaver. Il est 1 heure passée maintenant ; je vais me contenter d’une dernière main, au bouton, puis je m’en irai. J’ouvre :

93♣.

Je remercie le croupier et prends congé de la table. Après un passage à la caisse, je regagne ma voiture garée à une place de parc gratuite à cinq minutes du casino.

J’ai perdu 216 francs ce soir — rien de dramatique, il faut bien des soirées du genre. Quand même je relève que je ne jouais pas mon meilleur jeu : à plusieurs reprises j’ai agi sans réfléchir, et en repensant aux spots que j’ai rencontrés je me rends compte que j’ai souvent laissé des jetons aux adversaires sur des coups où j’aurais pu les prendre. La table n’était pas non plus des plus juteuses ; ou peut-être était-ce la fatigue qui se faisait ressentir subtilement après ces quelques jours effrénés. Je ne m’appuie plus sur le modafinil depuis un peu plus d’un mois : j’ai enfin assez confiance en moi et en mon jeu pour ne plus éprouver le besoin d’y avoir recours.

Je suis chez moi à 2 heures 30. Demain sera un jour de repos et comme l’heure n’est pas si tardive, l’envie me vient de conclure cette semaine en prenant un dernier petit bout de bon temps. Je tchin avec des bouteilles vides pour faire de la place sur mon bureau et poser ma nouvelle bière ; je roule un joint et me mets à surfer sur Youtube. Je suis encore trop éveillé pour consommer ces plaisirs sur mon lit devant la télé — pourtant peu après que je termine de fumer l’appel de mon matelas incurvé et de ses confortables coussins se fait de plus en plus sonnant.

J’aurai tout le temps de veiller tard demain soir. Pour marquer ma pause hebdomadaire du jeu, je retrouverai mes amis — et nous jouerons au poker, entre autres.  

J’ingurgite les deux dernières gorgées de ma boisson et me prépare à me coucher. En enlevant mes chaussettes, l’ongle de mon pouce griffe la plaie à ma cheville dont j’avais totalement oublié l’existence. Je n’ai pas trouvé de piste pour retracer son origine pendant la journée ; mais je n’ai pas à employer de grandes méthodes détectives pour déterrer une capsule de bière qui traînasse en toute innocence sur mon lit. Ses crocs métalliques doivent être derrière cette morsure sur ma cheville, et elle doit donc dater de mercredi soir, le dernier jour où le poker ne meublait pas ma soirée. Une drôle de collision entre les différents volets de ma vie qui s’entrelacent depuis des mois : le désordre et l’ordre, ou l’ordre dans le désordre que défendrait n’importe quel caractère bordélique. Le poker est l’ordre et ma vie le désordre : c’est cet équilibre qui rend la routine supportable. Je retrouve systématiquement le poker malgré le fait que je ne semble pas avoir de boussole dans la vie — cela n’exclue pas que quand les cartes se font trop dures sur plusieurs sessions d’affilée, le jeu puisse se cacher sous un vêtement, ou sous une feuille de papier sur mon bureau. Alors je ne le trouverai pas pour quelques jours ou quelques semaines peut-être, jusqu’à ce que je fasse le ménage.

Dans Le Seum D'Un Semi-Pro

2 – Le coup de chance

2 – Le coup de chance

* Prénoms d’emprunt

Mai 2021

Il suffit peut-être d’un seul coup de chance pour mettre la machine en route.

Le bon annonceur, celui qui trouvera dans les quelques lignes de ma candidature un attrait qu’aucun autre jusqu’à présent n’a vu. La bonne annonce, peut-être, qui me motivera plus que la perspective de rédiger cinquante articles descriptifs d’EHPAD. La bonne rencontre éventuellement, un commerçant ou un indépendant qui m’offrirait l’opportunité de réécrire les contenus de son site.  

Ces jours-ci je bois du café du matin jusqu’à la tombée de la nuit ; je ne trouve même plus le temps de me brosser les canines. Nous sommes vendredi. Sept jours précisément depuis le non-renouvellement de mon contrat à La Poste, où je travaillais comme facteur. Mon auto-entreprise — qui devait me permettre de gagner mon pain avec une occupation que j’aime, l’écriture — connaît un dur démarrage. Marqué par la sourde oreille de mes prospects et par la masse compétitive que représentent mes compères, le domaine de la rédaction web ne m’ouvre pas aussi facilement ses portes que je l’espérais. Il faut néanmoins que je continue à envoyer mes candidatures comme tant de bouteilles à la mer. C’est la seule manière.

Il faut faire. J’ai fait des études, je n’ai pas aimé. J’ai fait de l’intérim, puis facteur, et je n’ai pas aimé. Tout ce que je veux, c’est faire quelque chose que j’aime. C’est là déjà une maturité : il y avait un temps où je ne voulais rien faire.

Alors que je navigue entre les nombreuses annonces d’entreprises qui recherchent un rédacteur, j’apprends en consultant mon téléphone que mes amis veulent d’annuler la partie de ce soir. Sur des tables improvisées avec un tapis en néoprène vert, large de 3 mètres pour 2 mètres de longueur et que nous n’avons jamais découpé, nos parties de cash game en 0.05/0.10€ se font coutumières ces derniers temps. C’est ce que nous avions prévu pour aujourd’hui mais certains ne seront pas disponibles ; et l’envie de jouer, même pour de si petites sommes, me reste au travers de la gorge.

C’est l’une de ces choses que j’aime faire, le poker. Seulement, ça ne rapporte pas d’argent. Mes résultats en ligne me laissent poliment comprendre que mon niveau est, au mieux, moyen. Je ne me sens pas tant dépassé, pourtant : ma lecture peut se faire judicieuse, je sais calculer les différentes côtes, et j’ai lu deux livres théoriques qui m’ont appris beaucoup de choses. Non, de mon point de vue, le problème provient surtout du fait qu’en jouant seul face à mon écran les émotions terminent systématiquement par prendre le dessus. Tant de frustration et de furie pour quelques euros seulement ont fini par m’écœurer du projet de cultiver ma bankroll en ligne.

En revanche, le jeu demeure dans mon esprit et l’idée d’une visite au casino de Montreux ne m’a jamais quitté depuis que je ne travaille plus à La Poste. De réputation, le poker live est bien plus facile qu’en ligne, et les sommes jouées pourraient assurer des gains plus satisfaisants qu’en micro-limites — des gains qui seraient aussi sûrement plus immédiats que dans la rédaction web. En fin de semaine, j’imagine le casino fréquenté par ses meilleurs clients : des hommes d’affaires venant poser leurs primes sur la table, ou de jeunes hommes saouls qui dilapident au poker les sommes fraîchement gagnées au blackjack ou à la roulette. Il n’y a qu’un pas qui me sépare de ce chemin dont j’ignore où il pourrait mener — ah, indécision ! quand tu nous tiens : je pensais avoir embarqué déjà sur le bateau des rédacteurs web, et voilà qu’après une semaine à peine je suis séduit par ce nouveau navire qui s’impose sur ma trajectoire.

Il suffit peut-être d’un seul coup de chance pour mettre la machine en route.

Nous sommes vendredi. Il est 15 heures. J’en ai parlé à Anto*, un ami qui devait venir jouer ce soir, et il semble excité par l’idée d’aller jouer au casino, pour le plaisir.

J’ai pu tirer quelques économies de mes trois mois chez La Poste. En plus de cela, je conjugue mon statut d’auto-entrepreneur avec le statut de demandeur d’emploi chez Pôle Emploi, ce qui signifie que je toucherai bientôt les allocations chômage. Je ne peux pas me permettre d’investir une trop grande portion de mon capital dans ma bankroll — mais en prévision des allocations du mois prochain, je décide de dédier huit-cent euros à cette tentative. En 1/2, cela fait quatre caves de deux-cent euros. Un trop-plein de poisse pourrait facilement consumer de si modestes fonds, c’est le risque que je devrai prendre. Dans ma bataille contre le cours des choses, ces huit-cent euros seront mon fer lance. Avec, je ferai ce que je peux, pour prendre le large vers un horizon que je ne discerne pas encore.

Pour ces premières brasses je tiens à me préparer au mieux. Je me suis levé tôt ce matin et la fatigue ne tardera pas à doucement infiltrer mon état : pour prévenir ce mal je dispose de cachets de modafinil. Ce n’est pas pour autant que j’ai l’habitude d’en prendre. Je m’en étais procurés il y a quelques mois, quand je voulais enrayer la fatigue colossale qui succédait à chacune de mes journées de facteur — le but était de pouvoir jouer en ligne de longues heures pendant les soirées. J’en ai fait l’expérience une fois, pas deux. À dire vrai, j’espérais sans me l’avouer que ces médicaments m’aident à taire mes émotions pendant que je joue, pour que colère et frustration laissent la place en entier à un rationalisme concentré. Seulement, si le modafinil permet de se découvrir une endurance mentale pour des tâches répétitives, il ne sert en aucun cas de psychologue ; et les émotions demeurent.

Dans un casino, entouré d’autres joueurs même inconnus, je suis confiant que je sais mieux me contenir que devant mon écran, tard le soir, seul. Aujourd’hui, ce sont la concentration et l’endurance qu’apporte un demi-cachet de Modafinil qui pourront m’être utile. Les effets secondaires sont rares et négligeables, les risques d’addictions quasi-nuls. Cela me permettra de tasser un peu plus les chances en ma faveur, je l’espère. Je ne peux pas risquer pour cette première fois au casino que mon attention se dissipe, ou que je devienne somnolent au bout de quelques heures de jeu — pas si ce sont là des paramètres sur lesquels je peux influer.

Il est 16 heures 30. L’idéal serait d’arriver au casino en même temps qu’ouvre la room de poker, à 18 heures. Le code vestimentaire n’ayant pas l’air stricte, je m’épargne une kyrielle de considérations stylistiques. Je sors de ma vulgaire garde-robe un simple t-shirt noir, uniforme, que je couvre d’un survêtement Adidas. Je choisis de l’accompagner de mes jeans les plus propres, une paire Napapijri aux traits larges ; et pour finir, mes baskets habituelles. Deux coups de déodorant et je m’en vais, d’abord récupérer Anto chez lui.

Je le vois embarquer habillé d’un costume trois pièces, assorti à d’élégants mocassins — il s’assied en faisant attention à ne pas plier sa veste sous ses fesses. Je distingue des airs soigneusement parfumés se faufiler dans la caisse avec lui.

— Bien vu, ça te fera une belle image à la table, je lui reconnais.
Nous avons un peu plus d’une heure de route le long du lac Léman, en une fin d’après-midi ensoleillée qui nous épargne étonnamment de tout trafic.

Tandis que nous nous rapprochons du casino, Anto s’alarme en repensant au style de jeu lunatique qu’il emploie dans nos parties, mais qui risque de lui coûter cher à une table de 1/2.

— Je commence à me sentir en danger…

♠  ♦  ♣  

La voiture est garée au sous-sol et les escaliers tapissés de rouge nous guident jusqu’à l’entrée. On nous demande à chacun de créer une carte membre, puis l’on nous souhaite une bonne soirée. Ce n’est pas ma première fois dans un casino, et je sais que la salle de poker et les machines à sous ne se situent généralement pas dans le même endroit. Mes yeux parcourent la salle à la recherche des croupiers, mes oreilles tentent de discerner le bruit de jetons qui se mélangent ; et rapidement j’aperçois un panneau indiquant d’une flèche la poker room, en haut des escaliers.

Là-haut, l’intérieur de la grande salle est parée de rideaux rouges, et j’avance vers les tables comme un taureau agité, prêt à foncer dans le mur. Le modafinil canalise toute ma nervosité ; en contrepartie, mes mains sont moites au possible.

Il est 18 heures 30, nous arrivons juste à temps pour être assis directement à une table qui s’apprête à ouvrir. Mes instincts différencient les joueurs qui semblent dangereux des autres ; aux premiers abords notre table m’apparaît d’abord inoffensive. Sur cinq joueurs, trois ont l’âge de mon père environ. Propres sur eux, ils sont réservés et se tiennent droits derrière leurs airs guindés. Les deux derniers sont plus jeunes, habillés de tenues adaptées pour la guérilla qu’est le poker : pulls à capuche, jogging, et l’un porte une casquette. L’autre s’appelle Lilian*, assis à la droite d’Anto. On le remarque rapidement pour son humour, sa propension à commenter tous les coups auxquels il participe et à bavarder en dehors. Un joueur averti, très serré post-flop, et agréable humainement à jouer.

Je passe une première heure quasiment sans action : je défends difficilement mes grosses blindes et ne trouve que des mains injouables dans les autres positions. Je suis intentionnellement sélectif dans les mains que je joue. Pour cette première fois au casino, où je joue des sommes relativement importantes, j’essaie de ne pas trop dévier des ranges que j’essaie d’appliquer lorsque je joue en ligne. Je peux néanmoins observer la dynamique qui s’instaure à table. Les jeunes joueurs ne jouent pas beaucoup plus de mains que moi, ils relancent préflop et semblent méthodiques ensuite. Les joueurs plus âgés se montrent cordiaux avant le flop car ils veulent le voir à moindre coût, à moins qu’ils aient parmi les meilleures mains — Anto s’invite à leurs côtés, pour qu’une fois le flop sorti il puisse s’agiter avec une agressivité audacieuse en rencontrant très peu de résistance. Ses premiers coups se déroulent bien : ses adversaires n’ont pas encore idée de quel monstre se dresse face à eux.  

Pour ma première main jouable, j’ouvre

A♠ J

au bouton. Lilian a relancé en début de parole à huit francs. Pendant cette dernière heure il n’avait pas joué beaucoup de mains non plus, mais j’avais repéré que même avec l’initiative il s’était incliné rapidement postflop dans un coup contre Anto.

Ma main est forte, mais en payant simplement je m’expose à des situations compliquées par la suite, risquant de facilement coucher la meilleure main. Je n’ai pas encore joué une main de mon initiative donc en sur-relançant ici j’ai de fortes chances de me faire respecter, que ce soit préflop ou postflop. Je 3-bet à 25 francs, et Lilian est le seul à payer. Le flop vient :

Q5♠ 9.

Lilian check, et je me décide à miser environ 55% du pot — pas trop cher, mais suffisante pour faire coucher tout un tas de mains. Je sens qu’avec des petites et moyennes paires Lilian aura déjà du mal à payer. Si je me fais relancer, ça sera un fold facile. Je mise 32 francs, je suis payé. Turn :

(Q5♠ 9)- K

Une très bonne carte pour que je continue à bluffer. À moins qu’il aie J-T, K-Q ou A-K qui aurait float, ce roi fera coucher énormément de mains qu’il pourrait avoir ici. Potentiellement toutes les pocket pairs qui auraient continué au flop, et peut-être même quelques dames. Dans les cas où je me fais payer, je joue les dix et probablement les as, ce qui n’est pas négligeable. Le pot est gros de 117 francs. Je mise 85 francs pour faire coucher le plus de dames possible. Je me rends compte seulement après qu’en cas de call la rivière sera injouable : j’avais un peu moins de 200 francs en jeton au début de la main, et il ne m’en restait plus qu’une soixantaine après cette dernière mise.

Il faut donc que mon adversaire couche maintenant. J’écarquille mes yeux dont les pupilles fixent sans âme le pot ; décontracte mes doigts étendus sur le tapis de jeu ; le masque obligatoire cache ma bouche mais je m’applique tout de même à relâcher ma mâchoire. Les plus affûtés auront reconnu que ma dégaine bénigne s’inspire sans honte de celle de Tom Dwan lors des parties de High Stakes Poker.

Je peux relaxer mon expression quand Lilian couche finalement — il en profite pour commenter avec humour ma posture inanimée :

— Ouais tu fais peur là, j’ai pas envie de jouer avec toi, ah ! Même dans la rue j’ai pas envie de te croiser !

Le masque que je porte cache mon visage mais sa réplique me fait bien sourire : Anto et Lilian discutent depuis tout à l’heure, et alors qu’en les écoutant j’avais l’impression de participer à leur conversation, je me rends tout juste compte que je n’ai pas prononcé un mot de tout ce temps. Ma fibre sociale est réduite à néant— sûrement par le modafinil qui porte ses fruits, me dis-je. Néanmoins j’ai gagné mon premier pot au casino, et mon stack s’est engraissé d’une cinquantaine de francs. Je suis prêt à continuer à cette allure.

Après quelques tours de tables paisibles, une main vient où je joue contre Anto. En début de parole, je relance

AK

et Anto défend sa grosse blinde : nous sommes heads-up. Flop :

5A♣ 6.

Anto donkbet pour 10 francs sur ce board hauteur as. Son agression trouve une réponse dans ma relance directement, à 35 francs. S’il a une main, elle est sûrement moins forte que la mienne, qui est parmi les meilleures possibles sur ce board. S’il a un tirage, il ne le couchera pas si facilement. Il paie, et la turn :

(5A♣ 6)- 7.

Il check. Le pot fait 87 francs. J’estime qu’assez souvent encore je peux me faire payer par des mains pires que la mienne : 8-7 est le tirage le plus probable qui aurait misé au flop, et jouit maintenant d’une paire ; je suis devant tous les as simples ; les seules mains qui devraient m’inquiéter sont les doubles paires ou les brelans qui ne sont qu’une minorité dans la range très large de mon adversaire. Je mise 60 francs, et Anto en un éclair annonce tapis. Désarroi : sa range s’est considérablement restreinte avec cette action : 5-6 ? 6-7 ? 8-9 ? A-7 ? Ce spot s’est rapidement compliqué, et même avec mon kicker roi je ne suis plus sûr d’avoir la meilleure main. Cependant, je me souviens que je joue contre Anto ; je me souviens de notre historique, et surtout de tous les showdowns incompréhensibles dont je fus témoins par le passé. Je ne peux simplement pas coucher une main aussi forte que A-K ici — si je suis vaincu, tant pis. Je trouve un call et mets l’entièreté de mon tapis à risque. La rivière :

(5A♣ 6– 7)- J.

Showdown : Anto montre, peu confiant,

A8.

Overvalue ou semi-bluff de sa part, je n’en sais trop rien ; le croupier pousse vers moi la masse de jetons et Anto conserve une trentaine de francs grâce aux pots précédents qu’il avait récoltés. Lilian et les autres joueurs semblent prendre une note mentale du coup qui vient de se dérouler.

Rapidement, Anto écoule la fin de son tapis en touchant une deuxième paire après avoir checké sa grosse blinde — quelqu’un d’autre avait top paire.

— Tu sais ce qu’il te reste à faire maintenant, ouais ? Tu vas au distributeur et tu retires ! ironise Lilian.

Depuis le début de la soirée, les deux ont appris à se connaître et à s’apprécier en bataillant pour de nombreux pots en heads-up. Et en effet, Anto n’en a pas fini pour ce soir : il se lève pour aller rechercher des munitions, et je quitte la table en même temps, profiter de ce temps mort pour aller fumer un joint de CBD.

Je l’ai roulé avant de partir de chez moi, donc nous avons juste à sortir et devant l’entrée du casino j’allume le bout, sans m’inquiéter pour l’odeur car le produit est légal. Anto est avec moi et nous débriefons grossièrement sur nos impressions de la table et nos ressentis sur la session. Il me confie qu’il a su voler des pots avec des mains horribles à des moments où même moi je ne l’aurais pas cru en bluff, et nous nous accordons sur la facilité de jouer contre les adversaires les plus passifs. Nous ne sommes pas sur les table Winamax, où la plupart des regfish s’obstinent à maintenir à 15% leur taux de 3-bet comme s’ils n’avaient pas compris que c’est contre la baleine de la table que l’argent se fait le plus facilement. Ici, on ne se frotte que très peu aux joueurs les plus problématiques qui sélectionnent les mains qu’ils jouent avec rigueur.

Le joint se consume rapidement : les effets du modafinil sont à leur pic et je compte sur le CBD pour retrouver une présence d’esprit non précipitée.

Nous nous séparons en rentrant. Anto se dirige vers le distributeur au rez-de-chaussée et je regagne la salle de poker. En me rasseyant, je compte mon tapis. J’ai presque doublé mon buy-in : que demander de mieux pour une première tentative au casino ? Avec plus de profondeur, je m’autorise à jouer une range plus large. Je call avec davantage de mains spéculatives au bouton ; postflop, je chasses les côtes implicites que m’amèneraient des tirages backdoors. En une heure environ sans toucher, j’ai accumulé de nombreuses petites pertes pour une centaine de francs. Anto est lui aussi revenu et il joue maintenant un jeu plus maîtrisé, peut-être de peur que son style ait été trop exposé lors des derniers showdowns.

Après quelques petits pots récupérés grâce à de simples mises de continuation au flop, je suis amené à la main suivante. Je suis en small blinde, il y a une option à 4 francs deux places à ma gauche. Tout le monde couche jusqu’à Lilian, au cutoff, qui relance à 13 francs. Le bouton, joueur âgé et passif, call ; je décide de call avec

A♣ 2♣,

et le joueur UTG défend son option. Ce call préflop n’est pas parmi les plus recommandés ; mais avec ma profondeur et pensant que postflop le jeu serait calme, les perspectives ne semblaient pas si mauvaises. Vient le flop, pour un pot de 54 francs :

108♠ 2.

La table check jusqu’à Lilian, qui mise 19 francs. Le bouton call, et je décide moi aussi de call — un très mauvais call, principalement motivé par le souhait de voir tomber un as ou un deux à la turn. Lilian, d’habitude passif postflop, mise dans trois joueurs, et un autre a call : je peux conclure que ma petite paire n’est presque jamais la main gagnante ; il n’y a pas un trèfle à l’horizon ; et en plus de ça, je suis hors de position. Mes seules solutions par la suite seront de toucher un as ou un 2, de bluffer ou d’abandonner. UTG cède son option, et nous sommes trois à voir une turn :

(108♠ 2)- 7♣.

Une très mauvaise turn : à la moindre mise, j’abandonne cette main.Check. Suivi de check, check. La rivière m’est offerte :

(108♠ 2– 7♣)- 7.

Cela devient intéressant : c’était à ma surprise que personne ne se décide à miser la turn. Je n’ai pas touché mon as ou mon deux, mais je peux tenter ma chance de remporter le pot en bluffant ici. N’importe lequel de mes deux adversaires pourrait avoir touché sa couleur ; ou le sept à la turn ; mais ils pourraient tout autant avoir d’autres mains et être incapables de payer une mise après ces checks turns.  A-8, A-10, J-10, 10-9, 9-8, 9-9, 6-6 — combien oseraient payer une grosse mise ici, avec les carreaux qui sont rentrés ? Avec les tirages quintes au flop qui ont touché brelan ?  Voyons voir cela : je mise 88 francs dans un pot de 111.

Lilian doit parler après moi, et le trouble l’envahit. Ma mise ne lui plaît pas et son langage corporel le fait savoir sans retenue ; plus encore, il n’aime pas le fait que le bouton ait encore son mot à dire après lui. Il m’observe ponctuellement ; sa tête attirée vers le tapis de jeu comme s’il en étudiait la matière, il est presque affalé sur la table. Je reprends mes airs de Tom Dwan, un peu plus transpirants que tout à l’heure car c’est là mon deuxième bluff contre la même personne.

Au bout du compte Lilian relâche ses cartes, défait par l’hésitation qui l’a vaincu. Après lui, instant-fold du bouton, silencieux.

— Alors ? Refait ? m’interroge Lilian, curieux au possible de connaître mon jeu.

Je ne peux pas résister : mon premier grand bluff est passé et j’en suis fier. Je jette mes cartes face-haute et le dégoût s’empare de Lilian — il élaborera avec précision les raisons derrière son fold en me congratulant, lui qui ne voulait pas croire à un bluff ici. Un nouveau pot juteux dans ma direction.

La suite se déroule pour moi sans embrouille aucune. J’ai acquis à la table une réputation de joueur féroce, et les folds des adversaires sont fréquents devant mes mises. La chance du débutant, me dis-je, qu’aucun d’eux ne touche trop alors que j’abuse tant de mon initiative quand je fais suivre presque toutes mes relances préflop d’une mise automatique au flop.

Anto mène une vie rude, en revanche ; malgré quelques pots gagnés, il est loin d’avoir remonté la pente de son premier buy-in perdu.

Sa frustration s’empire alors qu’il perd des petits coups, et en l’observant je me rends compte que le temps s’écoule pour moi très lentement. Cela fait quelques tours de table que je n’ouvre aucun jeu jouable, et l’ennui s’accumule en force vers les coups de minuit. Le modafinil n’a pas la vertu de retirer toute notion du temps lorsque l’on est en attente constante du prochain coup ; et quand l’envie de retourner dehors pour fumer un joint me gagne, je propose à Anto d’en rester là pour aujourd’hui. Au vu de l’heure et demie de route qui nous attend, cela lui convient ; nous n’avons pas non plus mangé, et partir maintenant nous laissera le temps d’attraper un fast-food sur la route.

Le croupier nous échange rapidement nos piles de jetons en quelques uns seulement de grosses valeurs, et nous prenons congé de la table. En entendant que nous venons de loin, Lilian nous félicite pour notre bravoure à faire autant de route pour une partie de poker.

— Au moins pour toi c’est rentable ! il rigole en me regardant.

Je ris avec lui et lui souhaite une bonne fin de partie, faute de savoir improviser des mots plus originaux. Je suis inexplicablement pressé de rentrer — il s’agit peut-être de l’inconsciente envie de sécuriser les bénéfices de cette première session,  avant que la fortune ne revienne sur sa décision de m’épargner de ses caprices.

Sur le retour, sortis de cet établissement où le temps n’existe plus, nous retrouvons la nuit et Anto s’endort rapidement sous le faible éclairage des étoiles. Intimidé par la menace d’amendes hors de prix, je nous conduis chez nous en me pliant aux limites de vitesse. Mes yeux à moi sont toujours grand ouverts. Sous les derniers rayons du modafinil, je pourrais encore conduire longtemps. Toute la nuit s’il le fallait, en écoutant les morceaux cathartiques de KAS:ST rythmer le trajet depuis les enceintes.

Il suffit peut-être d’un seul coup de chance pour mettre la machine en route.

C’était celui-ci, le coup de chance ? Je pense à la suite, à retourner au casino pendant le week-end. Je doute qu’Anto se propose à nouveau de m’accompagner — ça ne fait rien, la chaleur de l’été à venir me suffira.

L’ancre est levée. La mer est hautement agitée devant moi, et aucun horizon étincelant ne s’est rapproché d’un pied après ce soir. Néanmoins les vagues ne m’alarment aucunement, et l’éventualité d’un naufrage me paraît bien lointaine. Sur le navire je réussis à trouver une minuscule cabine, et je pressens que je dormirai dedans paisiblement.

Dans Le Seum D'Un Semi-Pro

1 – Le goût des miettes

1 – Le goût des miettes

* Prénoms d’emprunt

La pizza coûte l’équivalent de trois heures de travail payé au SMIC — c’est presque par décence que je ne mange pas quand je joue en Suisse. Mon estomac en est déjà aux dernières phases de digestion du déjeuner quand j’arrive au Casino Barrière de Montreux. Julien*, au poker, me dit qu’une deuxième table de 1/2 ouvre dans une quinzaine de minutes. Je m’en réjouis : avec sa capacité de croupiers très limitée, cette room m’a habitué à des temps d’attente qui peuvent varier entre trente minutes et deux heures et demi pour avoir une place. Nous sommes dimanche, le casino est plus calme en fin de week-end.

Je suis dans le fumoir pour boire un café en même temps que je fume une cigarette. La télévision suisse fait état de la situation à Bruxelles, des quelques serveurs prédateurs qui agiraient impunément dans des bars du Cimetière d’Ixelles, quartier que je fréquentais de très près lorsque j’étudiais à Bruxelles. Je tâte mon café, il est toujours chaud. Tobias*, un joueur d’une trentaine d’années que j’ai assez souvent affronté pour qu’une affinité se crée, arrive dans le fumoir. On se salue et parlons jeu rapidement ; sa table est passive et cela lui va bien. Il s’exprime dans un français parfait bien que marqué par un accent suisse allemand. Je me réjouis qu’il soit déjà assis : je ne le trouverai pas parmi les joueurs à ma table, lui qui a plus ou moins rôdé mon style loose/agressif et a pris l’habitude de me punir avec de nombreux 3-bets.

Mon téléphone sonne et un numéro suisse s’affiche sur l’écran fracturé. Je décroche et Julien m’informe que la table est ouverte ; je finis mon café rapidement et le rejoins, tire la place numéro 6, et vais m’asseoir.

La session démarre alors que j’observe les profils qui m’entourent. À ma droite, quelques joueurs que j’ai déjà affrontés au cours des dernières semaines : sérieux et disciplinés, ils sont du genre lisible et prévisible tant ils s’accrochent à une méthode qu’ils trouvent optimale et que je connais à peu près. Après eux, trois joueurs que je ne connais pas : l’un d’entre eux jouait shortstack en 5/5 en attendant sa place ici ; les deux suivants ont l’air d’être des débutants, même si l’un approche les cinquante années d’âge — la façon dont ils regardent leurs cartes me confirmera cette impression. Puis, tout juste sur ma gauche, Rafa*. Rafa attend impatiemment sa place en 5/5 et demande même l’ouverture d’une table de 5/10. Chauve, la trentaine et portugais, il ne parle pas français et s’exprime dans un anglais approximatif ; il porte un survêtement designer Givenchy sur le haut du corps, et cave en tendant un billet de 1000 francs au croupier pour une cave maximale de 500 francs en jetons. Rafa est un highroller, comme j’en ai rarement vu.

— Cinq ans que j’ai pas joué en 1/2 ! annonce Rafa en regardant ses cartes, en anglais toujours.

J’apporte pour ma part 300 francs à la table, ma cave standard pour jouer avec 150 blindes de profondeur.

Après que je couche ma première poubelle de la soirée, Rafa fixe à 20 francs le droit d’aller voir un flop. Pour cette première main, c’est la grosse blinde, short stack, qui fera barrage en relançant à tapis pour une centaine de francs. Un call facile, pour lui ; et une fois les cinq cartes communes dévoilées, il jette ses cartes en même temps que son adversaire montre A-K, pour une paire d’as.

— J’avais paire de dames… murmure-t-il en regardant ce qui reste de son tapis.

Le joueur qui vient de prendre le pot acquiesce, mais ne sait pas dire plus que « Nice hand » pour répondre en anglais, gêné ; jusqu’à ce que Rafa lève la tête, grand sourire affiché :

— Je rigole, ah ! J’avais 3 et 4, piques.

Nous le découvrons alors ; et aucun d’entre nous ne sait encore s’il faut le croire sur parole.

Avec Julien, qui est croupier à notre table, les deux discutent d’organiser des parties plus grosses que de la simple 5/5 ou 5/10.

— Je pensais, une fois par semaine, on vous invite, vous et quelques autres, on vous offre le repas, on fait venir des musiciens éventuellement, puis vous jouez en 10/25 ? Ça vous irait ?

— Ouais, ouais, en 25/50, même. Je jouais avec des mecs hier, 25/50 !

Combien d’heures de jeu faudrait-il que je joue, en gagnant ce que je gagne, pour me permettre de jouer de telles limites ? Les quelques 5/5 ou même les 2/4 à Genève, je ne peux pas me les permettre — est-ce la faute à un bankroll management trop stricte, ou bien à des dépenses trop fréquentes ? Il me faut plus de sous, c’est la seule solution. C’est l’un de mes objectifs, de fréquenter ces parties et y empocher les gains conséquents qui s’y joignent ; et compter les heures ne me mènera nulle part. Jouer, et gagner, c’est la seule solution.

♠    ♣  

Je jouerai mon premier coup contre Rafa quelques mains plus tard, depuis la grosse blinde. Straddle à 4 francs à ma gauche par Rafa lui-même, et tout le monde couchera jusqu’à la small blind, ce professeur sérieux que j’évoquais, avec son jeu ni passif ni agressif, mais optimal. Il paie les 4 francs sans relancer, et je découvre

A 8♣.

Je relance à 18 francs : parmi 3 joueurs restants dont un qui n’a pas jugé sa main digne d’être relancée, j’ai souvent l’avantage, et une telle pression directement fera déjà coucher bien des mains qui pourraient profiter d’un flop. Le highroller défend son straddle ; le professeur couche sa main. Nous sommes deux à voir le flop, pour un pot de 40 francs.

3 8♠ Q♣

— Vingt ? interroge le highroller avec enthousiasme, avant que j’aie le temps de réfléchir à mon arbre de possibilités.

Ma paire de huit est assez souvent la meilleure main, et je parle en premier : «Vingt-cinq,» je lui réponds avec le sourire, et je mise. Snap-call — il avait déjà les jetons en main.

— Cinquante à la turn ? Il me demande avec le même entrain.

— Ça dépend de ce qui sort.

(3 8♠ Q♣)- 5

Je check, et il mise cinquante francs comme annoncé. Je commence à comprendre que c’est un homme de parole. Un call facile pour moi, sachant qu’il joue à peu près any 2 — je n’oublie pas qu’avant tout il défend son straddle dans cette main.

(38♠ Q♣- 5)- 5♠

Check à nouveau de ma part, en partie pour le laisser bluffer, en partie parce que je ne supporterai pas de me faire relancer ici. Il a beaucoup de combos de tirages suite ratés qui pourraient vouloir voler le pot ; des any 2 qui feraient pareil.

Sympathiquement, il m’épargne tout mal de tête : « C’est pour toi, tu gagnes, » admet-il en checkant. Je montre mon jeu et étonné, et il remet ses cartes au croupier.

— Bon joueur ! As et huit, dépareillés, raise hors de position, bon joueur !

— Merci, merci, je répond sous le couvert de l’humour.

Le jeu se calme un temps. Toute la table, même les débutants, n’a d’yeux que pour Rafa — les coups sans lui se finissent vite et calmement. Moi, il semble qu’il n’ait pas apprécié ma relance avec mon A-8, et il s’assurera que je ne recommence pas en 3-bettant chacune de mes relances préflop. Une fois, il montrera J-6 dépareillé après que je folde face à son 3-bet à 60 francs contre mon open à 8 francs. Je retiens et resserre mon jeu.

J’ouvre peu de temps après

4♣ 4.

Je relance en milieu de parole. 3-bet à 55 francs du highroller. L’action me revient, et candidement je lui demande s’il paierait un tapis.

— Oui.

Il est impassible et ne ment sûrement pas. Je gagne contre une main aléatoire environ 52% du temps. Si la lune est pleine il pourrait avoir une main comme K-2 ou A-3, contre laquelle je suis un large favori. Tapis, donc, 320 francs.

Je suis payé par 10-8 dépareillé, qui touche un huit tandis que ma main ne s’améliore pas.

— Crazy all-in ! me lance-t-il alors qu’il pensait avoir perdu sur ce board qui affichait deux as et une dame autour du huit.

— Toi aussi, je lui confie.  

Les deux joueurs sérieux à ma droite s’exclament à la vue des cartes avec lesquelles le highroller a payé, comme s’il venait de commettre une horreur indescriptible.

— C’est un call immonde ! lui dit le plus jeune des deux, énervé à ma place comme si c’était sa manière de compatir.

— Non, moi j’ai bien aimé ! je renchéris en prenant la défense de Rafa.

Jamais je ne tirerai à pile ou face pour 300 francs. Jamais je ne m’arrête aux tables de roulette ou au blackjack, même lors des longues attentes lorsque tous les sièges sont occupés dans la room. Les jeux de hasard ne sont pas pour moi. Mais ici, je joue au poker. Je sais que je suis devant, même si je ne le suis que d’un petit pourcentage. C’était une jolie main, dans la mesure où chacun des participants avaient accompli ce qu’il cherchait à accomplir. Les deux joueurs aux visions théoriques continueront à ressasser la main de manière interminable, explorant les statistiques de chacun dans le coup et plaignant le sort pour moi,  commentant un coup dont ils n’avaient pas compris l’essence.

J’ai joué, et j’ai perdu. À aucun moment je ne misais mon tapis avec la certitude de gagner le coup : c’était clair, le highroller m’avait dit qu’il payerait, sans aucune considération pour ses cartes. Ce qui était plus important que le simple coup, c’était que le highroller m’avait vu jouer. Il savait maintenant que je jouais. Comme lui, avec lui. Que je n’étais pas de ceux qui, amusés ou confus devant son jeu, ne pensaient qu’à l’attraper avec leur éventuelle paire d’as ou de rois.

Je veux jouer, pour gagner de l’argent, même si pour ça je dois en perdre. J’ai faim, et sur la table il y a les miettes de son portefeuille, les centaines de francs qui ne sont pour lui que des dixièmes à la vue de ses billets de 1000 francs. Si je peux les arracher facilement, je ne passerai pas par quatre chemins. Alors je sors 300 nouveaux francs de mon portefeuille et je recave, prêt à faire cracher mon portefeuille comme je fais cracher le moteur de ma Citroën lorsque je course une Porsche sur l’autoroute. Nous pouvons continuer.

En plusieurs mains je réalise que 300 francs, tout compte fait, ça ne suffit pas. Ses relances à 50 se font chères, il me faut plus de jetons pour que je puisse espérer les payer sans me handicaper. Il me reste 150 francs, et je les ajoute sur la table. Mon dernier chargeur pour aujourd’hui ; il pèse 450 balles.

Après deux semaines de run-good incroyable, je réalise en voyant l’intérieur de mon portefeuille vide qu’aujourd’hui pourrait sonner le glas de cette longue ascension — mais ça ne change rien, je suis prêt à jouer. 750 francs ne représentent que deux buy-ins ; et j’ai gagné au cours des deux dernières semaines assez d’argent pour couvrir les frais de carrossier pour ma voiture, qui sera bientôt prête pour la contre-visite au centre de contrôle technique.

C’est là l’une de mes préoccupations principales ces temps-ci ; et j’ai gagné les sous qu’il me fallait pour m’en occuper. La vie est belle, et à table l’assiette est pleine pour que je me serve. Si le poker, où chance et aptitudes se confondent, m’offre la possibilité de gagner 450 francs en une décision qui sera profitable sur le long terme, c’est une décision que je prendrai. Même si demain ou après-demain, je le serai peut-être, aujourd’hui je ne suis pas à ça près.

Quelques tours de tables se passent sans que je ne touche de jeu. À mon amusement, Rafa a cracké les as du plus jeune des deux joueurs ultra-rationalistes à ma droite.

Les deux joueurs, en heads-up, sont partis à tapis sur le flop suivant, avec les cartes suivantes :

K♣ 7 vs. AA♠

Flop : 6♠ 108♣

Le 9 à la rivière ébranla le jeune joueur en amenant sa quinte au highroller ; ce dernier ramassa le pot, sans s’excuser de bouleverser les espérances de son adversaire et sa certitude de gagner parce qu’il avait les as en main. C’est le risque — il y a toujours un risque.

Quelques mains plus tard, je me réveille enfin avec une main forte au bouton :

A♣ Q.

Je relance à 8 francs, et comme il m’y a habitué désormais je fais face à un 3-bet du highroller, à 41 francs.  Je 4-bet à 112 francs ; il paie. Pot à 227 francs, flop :

K♣ 7♣ 5♣.

Il check, je mise 90 francs, prêt à partir à tapis contre toutes ses mains.

Il relance all-in et je paie sans soucis, en sachant qu’il pourrait avoir n’importe quel tirage que je bats — la dame de trèfle, des tirages suite — ou bien une simple paire de 5 ou de 7. S’il a un roi et que ma main ne s’améliore pas, c’est la vie. Trèfle à la turn ; je gagne le pot de 730 francs en montrant mon as de trèfle. Il s’incline et ne montre pas ses cartes.

Mon tapis a grossi, le sien a régressé, mais toujours il joue 350 francs environ. Le goût des miettes me plaît ; j’ai toujours faim, et j’allais pouvoir me servir de nouveau dès la main suivante.

Le highroller, maintenant au bouton, opte pour un Mississipi à 20 francs, soit le maximum. Une option au bouton qui lui permet de clore l’action préflop. Tout le monde se couche, personne n’osant payer 20 francs avec ses cartes. Au cutoff, j’ouvre

AK♣.

Je domine à peu près toutes les mains de mon adversaire qui doit encore parler après moi. Si je relance, il me 3-bettera, j’irai à tapis. Si je call, il relancera, et j’irai à tapis. Si j’envoie tapis directement, peut-être qu’il couchera, mais souvent je serai payé par une main pire que la mienne, m’offrant 65% de chances en moyenne de gagner 350 francs. Un bénéfice brute. J’envoie la boîte.

— Je paie dark, si tu as les as, bien joué.

Je me demande pourquoi je fus surpris par sa réaction. A-K contre J-3, donc, avec un valet à la turn, qui envoie le pot de 700 francs dans sa direction.

Indignés par le call dark, par le bad beat, et par ma « poisse », les joueurs à ma droite commentaient ridiculement le coup qui venait de se jouer, tandis que je n’en pensais rien. J’avais joué de nouveau, et perdu une seconde fois sur les trois gros coups joués ce soir. J’étais redescendu à une cave de 305 francs — rien de grave.

Il est 20h30, et les dîners commencent à se servir aux joueurs qui ont commandé. Les deux joueurs à ma droite partagent une pizza copieuse. Le highroller à ma gauche se fait plaisir avec un énorme hamburger accompagné d’une salade et d’un verre de vin rouge. Il lâche au serveur l’équivalent de 30 francs de pourboire en jetons. Quant à moi, mes yeux sont rivés sur le tapis de jeu — j’ai seulement faim de cartes et de jetons.

J’ai faim, horriblement faim. La table de 5/10 se prépare à ouvrir juste à côté, ce qui signifiera le départ du highroller. Il faut que je joue avant qu’il ne s’en aille. Les trois joueurs autour de moi se gavent, mangent sans retenue entre les rounds de mises, tandis que je m’affame. Q 8♠ au hijack ? J’ai faim, mais je refuse de croquer dans une pomme empoisonnée. Ce n’est pas une main pour faire face au highroller, alors je serre les dents et passe.

À côté le croupier s’installe, et les joueurs en liste d’attente tirent chacun leur place. En un coup de vent, le highroller s’en va — et son départ siphonne l’âme de la table, condamnée à se calmer à partir de maintenant. Son burger l’a régalé, et il tend au serveur qui ramasse son assiette un nouveau jeton de 25 francs en guise de pourboire. Je le vois sortir deux nouveaux billets de 1000 francs pour les tendre au croupier sur sa nouvelle table. Il va jouer les véritables mets là-bas ; je n’ai d’autre choix, en me retournant vers ma table, que d’essayer de savourer le goût des miettes qui restent ici.

♠   ♣  

Le rythme à la table est de retour à la normale : une majorité de joueurs passifs, dont un short stack, qui ne relancent que leurs meilleures mains préflop ; deux joueurs serrés et agressifs, plus ou moins lisibles et pas si problématiques au vu du pourcentage de mains qu’ils jouent ; et un joueur bien armé en jetons qui joue plus sporadiquement un jeu passif — il avait notamment montré 24à un showdown après avoir payé une relance en milieu de parole.

Maintenant que je n’avais plus à faire face à un 3-bet automatique directement sur ma gauche, je pus moi aussi retrouver mon style de jeu normal, gagnant dans ces parties, loose et agressif : de fortes relances difficiles à payer par-dessus les limpers dès que j’ouvre un semblant de main jouable ;  une défense de 75% de mes mains en grosse blinde, qu’elle se caractérise par un 3-bet préflop ou par une line agressive postflop ; une range polarisée de 3-bets depuis les positions les moins jouables ; une inclinaison à jouer le maximum de mains au bouton.

Le gamble du jeu de hasard qu’est le poker s’est amoindri. La table a perdu de son énergie : maintenant, les risques sont faibles, fréquents, et les gains réguliers. Les très gros pots se font rares dans une telle dynamique : le jeu est timide et même la perte d’un gros pot se compense par les six petits pots suivants facilement gagnés.

Il est 22 heures. Le highroller semble s’amuser à la table de 5/5, où il y a plus de conversation. Il y joue son jeu normal, parmi des joueurs comme lui, là pour jouer. Des joueurs comme moi, si j’avais les moyens de joueur à leur table. De mon côté, j’ai fait grimper mon stack de 300 francs à 500 francs en jetons grâce au peu de résistance à laquelle mon agression fait face depuis une heure. C’était une heure sans encombre, facile, où les flops ne touchaient que très peu mes adversaires.

Encore 999 heures comme celle-ci, pensais-je, et je pourrais rejoindre le highroller à sa table en 5/10, pour jouer avec lui ; je pourrais peut-être même le suivre en 10/25 ou en 25/50 après plusieurs milliers d’heures de jeu comme celle-ci, qui sait.

En attendant,  dans la main à venir, les miettes se feraient bien plus difficiles à ramasser.

Straddle à 4 francs du short stack. Call du joueur UTG. J’ouvre au bouton

K♣ K♠.

Je relance à 15 francs — un peu moins cher que je miserais d’ordinaire étant donné l’option et le call, car j’aimerais me faire payer au moins une fois.

Le joueur en small blind, qui me couvre, décide de me 3-bet à 55 francs : il s’agit du joueur moins méthodique, qui pouvait retourner des jeux étonnants dans certaines situations. Cependant, c’était là son premier 3-bet aujourd’hui. L’action me revient et je connais la range à laquelle je fais face : J-J et toutes les paires supérieures, A-K et A-Q. Je n’ai à avoir peur que de six combos de paire d’as parmi toutes ces mains. Avec le reste, il paiera un 4-bet ou partira à tapis. Je décide donc de 4-bet à 127 francs, prêt à payer un all-in si j’y fais face ; après une hésitation qui m’a l’air authentique, mon adversaire se décide à simplement call. Le pot fait 265 francs, le flop :

9♣ 10 Q♣

Il check. Il reste à mon stack une somme de 370 francs, et je fais face ici à un spot moins confortable que d’habitude. Avec mon roi de trèfle et la dame de trèfle sur le board, mon adversaire ne peut avoir aucun tirage trèfle. Si je mise, A-K risque de coucher tant je suis face-up sur KK ou AA. A-Q paiera peut-être une fois mais il est possible que cette main trouve un fold même au flop. Les seules mains restantes sont  Q-Q et J-J : 6 combos de J-J et 3 de Q-Q. Q-Q relancera à tapis 100% du temps, et j’estime que J-J relancera à tapis 33% du temps. Je peux donc miser en espérant être en value sur A-Q ou J-J, et face à une relance le cas échéant je paierai avec une équité d’environ 40%.

J’exécute ma mise de 120 francs, et fais face à une relance instantanée pour mon tapis. Je suis donc face à Q-Q, main contre laquelle je joue les valets et les rois pour une équité de 25%, ou face à J-J, dans quel cas je joue n’importe quelles cartes qui ne sont ni un roi ni un huit pour une équité de 75%. A-K ou A-Q ne sont plus des mains possibles ici pour mon adversaire. Il m’incombe de rajouter 250 francs pour en gagner 755 — un call obligatoire si je maintiens que J-J est une main qui pourrait relancer à tapis de la même manière que Q-Q ici ; et je le maintiens.

Tapis payé, ma main ne s’améliore pas, et mon adversaire montre Q-Q pour un brelan de dames. Un coup à 500 francs ; mon portefeuille vidé, je n’ai d’autre choix que de me lever, ramasser ma veste et m’en aller en saluant les joueurs détendus qui observaient silencieusement.

Une soirée à 750 francs ; je m’en vais en jetant un dernier coup d’œil au highroller à sa table. En plein coup, il ne me prête aucune attention. Rien de grave — encore mille-et-une heures comme celle-ci, à me gaver des miettes partout où je peux les ramasser, et je pourrais le rejoindre, passer à table pour de vrai, pour jouer avec lui.

♠  ♦  ♣  

Dans le froid de l’automne suisse, j’ai cinq minutes de marche jusqu’à ma voiture que j’ai peiné à garer : aujourd’hui se tenait le marché de Noël dans cette ville étroite qu’est Montreux, radine les jours de fête en places de parking à la manière des grandes métropoles.

Elle n’a pas bougé, ma Citroën XM, youngtimer aux allures de Hot Wheelz que je collectionnais plus jeune. La rouille est toujours là sur les bas de caisse — elle ne le sera plus pour longtemps. Dans la nuit embrumée je regagne l’autoroute. Le compteur de vitesse est toujours hors-service — il risque de le rester longtemps. Ce n’est pas un défaut que remarquent facilement les divers contrôleurs qui ne verront l’intérieur de la voiture seulement lorsqu’elle est à l’arrêt.

Mon heure de route s’ajoute à toutes les autres, qui représentent le coût le plus important de mon occupation : l’essence. Les parties de 1/2 se font effectivement rare en Suisse, où le salaire minimum avoisine les 4000 francs par mois. Moi, c’est jusqu’en France que je rentre.

Je n’ai toujours pas mangé, mais je me réjouis des restes de linguines à la sauce provençale qu’il me reste du déjeuner. À mon arrivée à 23h30, bien plus tôt que d’ordinaire, il ne me restera alors qu’à jouer à Gran Turismo ; et à apprécier le goût des miettes.

Dans Le Seum D'Un Semi-Pro